Grands fauves

Vendredi 16 octobre 2009 5 16 /10 /2009 17:58




         Il fut un temps où Didier Lombard n’était pas PDG de France Télécom. On parlait alors plus de dette que de suicides, de cessions d’actifs que de mal-être au travail, de recherche de cash que de « pêche aux moules ». Un énarque bon teint à brushing poivre et sel -Michel Bon- avait légué 70 milliards d’euros de dette à une brute épaisse à tignasse virevoltante  -Thierry Breton. Certains mobiles Orange affichaient encore Itineris ou Ola, Orange Business s’appelait Equant, on enterrait les derniers Tam-Tam et autres Tatoo en regardant des pubs SFR avec Marcel Desailly. C’était il y longtemps, enfin, un peu, enfin, pas tant que ça. C’était en 2002.

 


          Sept ans plus tard, la vindicte populaire s’emploie à lyncher Didier Lombard. Les arguments se défendent : une vingtaine de suicides dans le groupe, des salariés de FT qui se font hara-kiri en pleine réunion, une communication où le grotesque («la pêche aux moules ») le dispute à l’indécent (la « mode des suicides »), un manque évident d’empathie à son déplacement à Lannion. Tout cela est vrai, et ce n’est pas la grande prêtresse en communication du groupe, Caroline Mille, qu’on avait déjà vu à l’œuvre avec l’inénarrable ex-patron d’Alcatel Serge Tchuruk, chantre de l’ « entreprise sans usine » et sans bénéfice, qui va passer du baume sur les plaies.

 

 



 

          Mais enfin, mes enfants, mais enfin. Dans son empressement légitime à éviscérer les coupables, la vindicte populaire en question oublie un peu vite un homme, qui se garde bien de se rappeler au bon souvenir du grand public. Un homme pourtant au centre d’une politique managériale que Lombard n’a fait que poursuivre, et j’oserais même dire, un peu ramollie : Thierry Breton, actuellement patron de la société de services informatiques Atos Origin, boîte qui est un peu au CAC40 ce que Pierre Laigle était à l’équipe de France : un cadre de l’équipe A’.


 

          Thierry Breton, c’est une école de management à lui tout seul. Ni X, ni énarque, mais héritier fidèle d’un gourou de la spécialité, l’ex-patron de Bull et de CarnaudMetalBox Jean-Marie Descarpentries, théoricien de la « conduite du changement dans l’entreprise ». Breton, chez Bull et Thomson, avait appliqué les méthodes du maître, quelques litres de testostérone en plus : management par la peur au mieux, par la terreur au pire, plans pluriannuels avec objectifs chiffrés intenables ou presque, grand ménage de ceux qui résistaient où dont la ganache ne lui revenaient pas. Soit l'exact inverse du titre de son polar, Softwar, littéralement "guerre douce".

 

 


 


          Nommé à la tête de FT en 2002 pour redresser le groupe suite à la gabegie des années Bon, il ne change pas son style d’un iota. Le plan « Ambition FT 2005 » claque comme un coup de trique : 15 milliards d’euros de cost killing, dont 6 confiés à Louis-Pierre Wenes, le directeur des achats dont Lombard fera son numéro deux ; humiliation publique des patrons de filiale lors d’un séminaire où ils se font aligner un par un sur une scène devant leurs camarades tétanisés ; 22 000 suppressions de postes en trois ans ; enclenchement de la politique de départs, volontaires au départ, et qui le seront de moins en moins le temps passant. Il n’y avait qu’à voir le soulagement de beaucoup au siège de la place d’Alleray lorsque Breton annonça sa nomination à Bercy en 2005.


 

C’est à cette époque que sont plantés les germes de la crise actuelle. Didier Lombard, le DRH actuel Olivier Barberot, Louis-Pierre Wenes ? Tous des Breton Boys. Lombard est loin d’en être le plus sanguinaire, mais il sait étêter le N-1 façon coupe-coupe : Michel Combes, Didier Quillot, Jean-Noël Tronc, Julien Billot, Olivier Sichel, toute la troupe de quadras des années Bon est décimée pour faire place à des mollassons qui ne le contestent pas (le directeur stratégie Georges Penalver) ou des bourrins débarqués de AT Kearney (Louis-Pierre Wenes).

 

 

 


          Non, Lombard n’est pas un monstre. Pas non plus le stratège dont il aime à endosser le costume, malgré son passage à le direction de la stratégie du ministère de l'Industrie : il a surpayé les droits du foot pour quelques dizaines d’abonnements à sa chaîne, et failli racheter au prix fort l’opérateur scandinave TeliaSonera à quelques mois de la crise. Non, Dédé est avant tout un ingénieur, un technicien. Un type qui, dans sa jeunesse, aurait vendu père et mère pour diriger le CNET, le machin R&D d’où sortira notamment le Minitel.


 

Pas un mauvais bougre, Dédé, pas un grand humaniste non plus : un homme obsédé par la technologie, capable de disserter des heures sur son Technocentre, sur son Explocentre, sur sa LiveBox spécial Pologne, sur son mobile-qui-fait-télécommande. Un bonhomme arc-bouté sur ses objectifs, dont il étudie l’avancement en conseil d’administration en y adjoignant des flammes vertes (accompli), orange (en cours) ou rouge (urgence). Un patron aux airs de patapouf capable de lâcher son pote Wenes en rase campagne pour sauver sa tête pour encore quelques mois. Un homme qui ferait bien de larguer au plus vite les derniers relents de politique Breton.


 

 


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Lundi 6 juillet 2009 1 06 /07 /2009 12:45




         Ainsi donc, RLD est mort. Il a cassé sa pipe, dévissé son billard, avalé sa chique, passé l’arme par la racine en suçant les pissenlits par la gauche. C’est moche, ça, très moche. Mais c’était prévisible : la rumeur d’un décès prochain enflait depuis quelques jours dans les rédactions parisiennes, qui avaient mis la nécrologie au micro-ondes, histoire de la servir chaude dès la nouvelle annoncée. Robert Louis-Dreyfus a eu la riche idée d’attendre le week-end, offrant à l’inénarrable JDD l’occasion d’un bide en une : « Le patron de l’OM est mort ». On reviendra un jour sur la différence entre « patron » et « actionnaire majoritaire », si ça peut rendre service au groupe Lagardère. Mais là n’est pas la question.

 

La confusion ne doit rien au hasard : RLD était une énigme. De celles sur lesquelles on se casse tellement les dents qu’on se contente d’en répéter le même résumé poussif : a) actionnaire-malheureux-de-l’OM-où-il-a investi-210-millions-d’euros-sans-gagner-un-titre, b) joueur de poker, c) ancien boss d’Adidas. Je vous épargne le d) actionnaire de Direct Energie, le concurrent nain d’EDF, et le e) passionné de cigares, on est lundi matin et je ne veux pas trop être agressif.

 

 

 

 

Le résumé est contestable, au mieux. Malhonnête, au pire. Quitte à faire dans le lapidaire, autant y aller franco : RLD, s’il était de nationalité suisse, était un des plus grands patrons français. L’OM n’était pour lui un gadget, un passe-temps qu’on se jure d’abandonner et qu’on n’abandonne jamais, un jouet cabossé qu’on aime et qu’on déteste à la fois, sans vraiment avoir le cœur de s’en séparer. 210 millions d’euros, c’était de l’argent de poche, le prix d’une passion déraisonnable qui ne lui a apporté que des emmerdes, mais qui n’a jamais constitué le socle de son empire, l'OM étant détenu par une société lui appartenant personnellement, Eric Soccer.

 

Le vrai job de RLD, c’était son groupe familial, le groupe de négoce Louis-Dreyfus. Un géant estimé à 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus gros qu’Apple, Areva, Alstom ou Nike. Un mastodonte bien loin des relances en carton de Ronald Zubar ou des gri-gri de Ben Arfa, présent dans la production de céréales, d’huiles, de jus d’orange (15% du marché mondial), dans le concassage de soja, la transformation du coton, le commerce de riz, de blé, de maïs, de café, de sucre ou de sorgho, le transport maritime et routier. Louis-Dreyfus est aussi un des leaders du gaz liquéfié aux Etats-Unis, un important propriétaire de bureaux en Europe et en Amérique du Nord, un gestionnaire de ports en Argentine et de forêts en France.

 

 

 

De tout cela, on ne parle pas, ou peu. Parce que ces métiers de négoce, hérités de l’arrière-grand-père Léopold en 1851, ne sont pas des plus sexy pour le grand public. Et qu’ils sont encore moins raccords avec l’image du RLD flamboyant qui rachetait Adidas à Tapie pour une bouchée de pain, créait avec son bras droit Jacques Veyrat le principal concurrent de France Télécom (LDCOM, devenu Neuf, puis Neuf Cegetel), ou s’offrait il y a quelques années la marque le Coq Sportif pour tenter un revival à la Puma.

 

C’était toute la complexité du bonhomme. Self made man flamboyant grandi loin du groupe familial pendant trente ans, de sa première fortune gagnée au poker à la revente des parts de Neuf Cegetel, en passant par les aventures Saatchi & Saatchi, Adidas et LDCOM. Et enfant prodigue revenu dans le giron du groupe Louis-Dreyfus, quand il avait repris le contrôle du groupe et bloqué son capital pour 99 ans, pour tuer dans l’œuf toute velléité de vente des parts de la famille.

 

            Une énigme, donc. Qui, comme toutes les énigmes, méritait mieux que la mauvaise caricature d'un fan de barreaux de chaises à écharpe OM.




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Mercredi 1 juillet 2009 3 01 /07 /2009 15:31





           C’est ce qu’on appelle se prendre un vent. Une veste. Un de ces rebonds de cour d’école qui endolorissent les chicots et plombent le moral du prépubère acnéique. Le prétendant en question avait pourtant un certain style : Xstrata, cador anglo-suisse du secteur minier, présent à la fois dans la production de cuivre, de nickel, de charbon, de zinc et de vanadium. Un groupe en pleine croissance, qui avait réussi à gober son concurrent canadien Falconbridge en 2006, et à prendre pied en Nouvelle-Calédonie, sur les terres du français Eramet, avec un énorme projet d’extraction de nickel baptisé Koniambo.


 

Seulement voilà, la proie, Anglo American, se trouvait trop belle pour son boutonneux soupirant. Le cuivre ? Pourri. Le charbon ? Pas mieux. Le zinc ? Tout juste bon à absorber la Jupiler dans les PMU de Gyf-sur-Yvette. Depuis qu’il s’est séparé de ses activités dans l’or (Anglo Gold), Anglo American ne jure que par le platine, le fer et le diamant (de Beers). Alors, son offre de « fusion entre égaux » et ses « 1 milliard de dollars de synergies » Xstrata pouvait se les carrer dans le lieu sombre et mal famé de son choix. Refermez le dossier.

 

Fin de l’histoire ? A première vue seulement. Des râteaux de ce genre, le secteur minier en a déjà connus, dont certains étaient de la poudre aux yeux. Fin 2008, l’anglo-australien Rio Tinto avait réussi à échapper in extremis à l’offre de son concurrent BHP Billiton. L’attaque, sabre au clair et valises de yuan en main, du chinois Chinalco quelques mois plus tard l’a finalement ramené à de meilleurs sentiments vis-à-vis de BHP. Les deux tourtereaux viennent de faire alliance sur le minerai de fer, un business à 100 milliards de dollars.

 

 

 

 


 Pourquoi ces grandes manœuvres ? Parce que la mine est un métier de chien, où seule la taille garantit la viabilité des sociétés. Des coûts d’exploitation énormes et peu flexibles, sauf à fermer des mines ; une rentabilité fortement dépendante du prix du transport, donc du cours du pétrole ; une dépendance aux infrastructures locales, certaines mines sud-africaines ne pouvant être exploitées faute de routes ou de voies ferrées ; et des cours des matières premières qui jouent au yo-yo, de même que les cours de bourse : le cours d’Eramet est passé de 600 euros à 150 en quelques mois.

 

Même sur le secteur de l’or, un des plus prestigieux, pas facile de rentrer dans ses frais : la teneur en or des gisements diminue de manière mécanique, les coûts de production ont augmenté de 20% en douze mois, et la prospection coûte effroyablement cher. Alors, on règle ses comptes à grands coups d’OPA - Anglo Gold sur Ashanti, Placer Dome par le canadien Barrick- ou en se rachetant des mines quand on n’a pas les moyens de les exploiter. A moins qu’on ne nationalise carrément tous les gisements nationaux, façon Chavez, comme l’Ouzbek Navoi MMC.

 

 


 

Tous les moyens sont bons pour sortir vainqueur de cette course à la taille critique. Même dégrader un peu ses exigences sur la cible, un peu comme la pêche au gros de quatre heures du matin au Macumba, sueur au front et guiboles flageolantes, quand les créatures de rêve sont partis dans la Golf des jackys à gourmette. Les Chinois sont les rois du genre : après son vent avec Rio Tinto, Chinalco se serait rabattu sur Anglo American, plus petit et moins cher, tout en gardant un œil sur Rio Tinto, dont il possède quand même 9,3%.

 

L’intérêt des Chinois est bien compréhensible : bien qu’ils soient les premiers producteurs mondiaux de minerai de fer, cette production est insuffisante pour les gigantesques besoins de leur industrie sidérurgique. Et ils enragent de se faire régulièrement enfler par l’oligopole du fer, BHP, Rio Tinto et le brésilien Vale, lors des négociations pluri-annuelles. La Chine a eu beau regrouper ses aciéristes pour mieux négocier les prix, ça ne suffit pas : l’oligopsone (peu de clients) ne sera jamais aussi fort que l’oligopole d’en face (peu de vendeurs). Une seule solution, donc : sortir le carnet de chèques, et partir à l’abordage des producteurs. Quitte à se prendre quelques rebonds.

 

 


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Vendredi 15 mai 2009 5 15 /05 /2009 19:10




Ca y est, on tient notre homme. Un vieux cador, sacrebleu. Une pointure, un boss providentiel, un gros bonnet. C’était officieux, c’est officiel, ou presque : le groupe d’électronique de défense Thales (drones, radars, satellites, guidage missiles) a un nouveau patron, le charismatique Luc Vigneron, ci-devant patron du groupe de défense Nexter. Bienvenue dans l’épilogue glamour du réjouissant opéra-bouffe qui avait abouti à l’entrée de Dassault au capital de Thales. Résumé des épisodes précédents.


Acte 1 : Sarko chasse le Teuton. Alcatel-Lucent, actionnaire à 20,8% de Thales, souhaite se débarrasser de sa participation pour récupérer un peu d’argent. EADS, à l’affût depuis des années, est sur les rangs. Manque de bol, il doit renoncer à faire une offre sur demande expresse de Sarkozy, prompt à voir dans le groupe européen un poste avancé de Teutons à bacchantes, avides d’anschluss industriel sur un fleuron tricolore. Exit donc EADS.

Acte 2 : Papy Serge sort les pépètes. Sarko a une autre idée : il veut persuader son ami Serge Dassault de racheter les fameux 20%, histoire d’ancrer le capital de Thales, ex-Thomson CSF, dans des mains aussi sûres que franchouillardes. A vrai dire, ça emmerde un peu l’ami Sergio, qui n’aime guère se faire forcer la main. Mais bon, l’Etat est quand même le seul client de son chasseur Rafale, et vu la chute de ses ventes de jets d’affaires Falcon, mieux vaut ne pas trop la ramener. Va pour Thales : Dassault signe le chèque d’1,6 milliard d’euros, devenant ainsi le deuxième actionnaire du groupe après l’Etat (26%).

 


 

 

Acte 3 : Maintenant ça va chier. Problème : Papy Serge (Dassault) et Papy Charles (Edelstenne, le patron de Dassault aviation) ne sortent jamais de pépètes sans contrepartie. Ils ont casqué sévère, limite forçage de main. Alors ils veulent le contrôle du groupe, et un patron à leur botte. Pas vraiment le cas du boss actuel, le soporifique Denis Ranque, qui avait vainement tenté de s’opposer à l’entrée de Dassault à son capital. Qu’à cela ne tienne : Dassault fait le siège de l’Elysée pour flinguer Ranque, proposant même un candidat pour le remplacer : François Quentin, directeur de la division aéronautique de Thales.

 

Acte 4 : Thales pris Dassault. Denis Ranque a vent du contrat sur sa tête. Le boss réagit avec une violence qui lui est peu coutumière : il vire François Quentin sans préavis mi-janvier, officiellement pour manque de résultats. Le clan Dassault passe du vert au violet, hurle, promet du sang et des viscères. Mais l’Etat reste inflexible : Ranque n’a pas démérité, pas question de nommer le candidat de Dassault. D’autant qu’un opportun article de la Tribune met violemment en cause sa gestion de la branche aéronautique de Thales.

 

 

Acte 5 : Du grabuge chez le Grec. Quentin plombé, les barons du Grec (surnom de Thales) se découvrent des velléités de chevalier blanc. Alexandre de Juniac, ex-conseiller de Sarko et patron Europe. Pascale Sourisse, patronne de la division espace. Jean-Georges Malcor, nouveau boss de la division aéro. Mais l’Etat va soutenir le nom d’un manager connu de sa mère : Luc Vigneron, patron de Nexter, l’ex-Giat Industries, avant tout connu pour son désastreux char Leclerc. Dassault opine, satisfait d’avoir trouve un « yes man » qui ne lui cherchera pas des poux dans la gouffa.

 

Le dernier acte est en train de se jouer. Malgré l’avis négatif du comité de sélection de Thales (émanation du conseil d’administration) sur la candidature de Vigneron, l’Etat a décidé de passer en force. Un communiqué de Matignon, publié cette nuit, assure que Dassault et l’Etat soutiendront Vigneron malgré tout.

 

 

 

 

Du côté des spécialistes du secteur, on se gondole : l’intéressé a certes redressé l’ex-Giat, désormais rentable, mais au prix de milliers de suppressions d’emplois financées par l’Etat, et d’un chiffre d’affaires divisé par quatre qui l’a ramené au statut de PME (560 millions d’euros, contre 12,4 milliards à Thales…). Le tout sans contrat export, ou presque, et avec des bides retentissants, comme le char Leclerc. Pas de doute : avec une pointure à sa tête, le Grec sera bien gardé.

 


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Lundi 4 mai 2009 1 04 /05 /2009 20:13




         Il y a des phrases, comme ça, qui se finissent trop vite. Qui laissent un petit coup d’inachevé sur la langue. Prenez le titre du Monde d’aujourd’hui, page 16 : « Claude Bébéar présidera un comité des sages chargé d’éviter les excès ». Là, on attend la suite. On guette la chute, la saillie, le climax. Je sais pas, moi, un bruit de cimbales, un gimmick sonore façon Guy Golo, un « sic », un pouêt-pouêt, un ouarf, un « heyyy ». Un bandeau « insolite », un LOL, un PTDR, un truc, quoi.

 

          Claude Bébéar. Comité des sages. Sérieusement. L’homme dont on baise la bague pour se faire adouber patron du CAC devra donc « veiller à ce que les rémunérations des dirigeants d'entreprises ayant recours au chômage partiel ou à des plans sociaux respectent des principes de mesures et d'équilibre ». Diantre. Autant mettre Benoît XVI en VRP de Durex, Jérôme Rothen au ministère de la Culture, et éditer les textes de Bernard Ménez chez la Pléiade.

 

          Le milliardaire Richard Branson, dentu fondateur de Virgin, avait eu une idée assez comparable. Une association baptisée « the Elders », une sorte de comité des sages, un peu comme dans les villages africains, qui se réunissent régulièrement pour faire le point sur l’avancée du monde, et user de leur poids moral en cas de besoin. La différence, c’est que bizarrement, Claude Bébéar n’est pas de l’auguste aréopage. On lui a, de manière incompréhensible, préféré Nelson Mandela, ainsi que l’autre prix Nobel de la Paix, l’archevêque Desmond Tutu, ou le fondateur du microcrédit, Muhammad Yunus.

 

 


 

          Ce fâcheux oubli est donc réparé. Bébéar le Sage aura son propre comité. Lui, le patron historique de l’assureur Axa. Lui, le Don Corleone du business français, l’homme qui fait et défait les princes du business comme il chasse le grand fauve en Afrique. Le départ de Messier de Vivendi ? Bébéar. La victoire de la BNP sur la Société Générale lors du raid boursier sur Paribas ? Bébéar aussi. L’échec de l’OPA de Bolloré sur Bouygues ? Bébéar encore. Administrateur d'une demi-douzaine de sociétés du CAC, grand mufti de plusieurs think tank dont le célèbre Institut Montaigne, "CB" a été le parrain incontournable du business français pendant trente ans.

 

          Combien gagnait le sage Bébar chez Axa, déjà ? De l’ordre de trois millions d’euros de salaires par an, sans compter les stock-options et jetons de présence, avant de laisser les manettes au télébreux Henri de Castries. Le prix de la sagesse, certainement. « Bébéar et ses amis font partie de ceux qui ont encouragé une incroyable course à l’échalote des rémunérations, parfois déconnectée des performances des sociétés », estimait, en 2005, Pierre-Henri Leroy, président de Proxinvest et auteur d’études annuelles sur les revenus des patrons et les plans de stock-options.

 

 


 

Reste maintenant à désigner les membres du fameux comité. SoBiz y a réfléchi : on partirait sur du Igor Landau (ex patron d’Aventis, parachute doré de 10,5 millions d’euros) et du Antoine Zacharias (ex-boss de Vinci, 12 millions de parachute doré et 170 millions d’euros de stock-options). Un peu de Forgeard (8,5 millions), un zeste de Daniel Bouton (il a bien été grand gourou de la « corporate governance » Afep-Medef). Et pour l’international, un bon gros Madoff en casquette, un obscur directeur financier de Freddie Mac, et l’ex patron d’Enron, Kenneth Lay.

 

Ah zut, il est mort celui-là. Kerviel, alors. Ou Daniel Bernard. L’avantage des comités des sages, c’est que chez les gros bonnets du bizness, on a l’embarras du choix.

 

 


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Jeudi 9 avril 2009 4 09 /04 /2009 13:43




         Ainsi donc, le haut fourneau ArcelorMittal de Florange va fermer provisoirement. Ainsi donc, plus de 1000 ouvriers vont se retrouver au chômage partiel, après l’annonce de 9000 suppressions d’emplois dans le groupe, dont 1400 en France. Y’a pas à dire : ce Lakshmi Mittal est un poète. Et un sacré gestionnaire. Arcelor-Mittal, quelle belle fusion, nom de nom. Quel exemple de synergies, quel modèle de gouvernance et de responsabilité sociale, quelle référence de respect des promesses. Trois ans après l’OPA de Mittal sur le groupe européen, les mots manquent pour définir l’incroyable relance de la sidérurgie européenne par cet avisé patron autodidacte.

 

Franchement, on a envie de pleurer. Qu’avait récupéré Mittal en rachetant Arcelor ? Un champion européen né sur les cendres de la vieille sidérurgie du continent. Un groupe né du regroupement d’acteurs nationaux (l’espagnol Aceralia, le belgo-luxembourgeois Arbed, le français Usinor-Sacilor) douloureusement redressés à coups de deniers publics, après d’effroyables plans de suppressions d’emplois tout au long des années 80. En France, la remise à niveau d’Usinor et Sacilor, ennemis héréditaires fusionnés sous le patronage de l’Etat, a coûté 100 milliards de francs, et les effectifs de la sidérurgie sont passés de 160 000 salariés en France en 1974, à 35 000 en 2007.

 

 

 

 

 

De tous ces efforts, de tous ces sacrifices, de ce carnage social, il restait une poignée de sites. Les Gandrange, Florange, Fos-sur-Mer, Dunkerque, qui transforment en fonte le minerai de fer et le coke. Des outils modernes, produisant des aciers haut de gamme, pas forcément gérés de la meilleure des manières, mais assez compétitifs pour qu’Arcelor affiche des résultats plus que corrects après des années de vaches maigres.

 

Quel est le bilan, trois ans après la fusion ? Mittal a déjà fermé le four électrique et le train à billettes de Gandrange, site qu’il avait érigé en exemple de sa gestion avant l’OPA. Il flingue désormais allègrement le site de Florange, avec 1000 salariés au chômage technique, du fait de l’arrêt provisoire du haut fourneau. On di aussi le site de Liège (Belgique) menacé. La faute à la crise ? Admettons. Il faudra alors expliquer aux salariés pourquoi des brames d’acier arrivent encore par camions entiers de Dunkerque (Nord) pour être exploités à Florange (Moselle).

 

De provisoire, l’arrêt du haut fourneau de Florange pourrait n’avoir que le nom. Tous les ouvriers vous diront que, théoriquement, un haut fourneau, ça ne s’arrête pas. Jamais. Ni le jour, ni la nuit, pendant ses 10 à 15 ans d’activité. Ils vous diront aussi que ça coûte un bras de les entretenir à l’arrêt, qu’il est souvent difficile et dangereux de les faire repartir, parce que ce n’est pas fait pour.

 

 

 


 

 

Peut-être est-il temps de dire que cette OPA est un des échecs les plus retentissants des opérations récentes, pour les salariés comme pour les actionnaires, avec un cours massacré. Les résultats 2008 étaient bons ? Effet d’inertie. Ceux d’Arcelor seul l’auraient été tout autant. Et on cherche vainement les synergies et apports concrets de cette fusion, dont même le médiateur du crédit René Ricol s’est interrogé ce matin sur la pertinence.

 

Peut-être est-il temps de dire que la gestion personnelle de Lakshmi Mittal, qui détient 45% des droits de vote avec sa femme, et contrôle les finances avec son fils, n’a rien à voir avec la gouvernance ouverte promise par ledit Mittal à l’époque de l’OPA. Peut-être est-il aussi temps de rappeler le rôle de François Pinault, ardent avocat de Mittal au moment de la grande bataille, et de l’agence de communication Image Sept d’Anne Méaux, pour qui tout opposant à Mittal était forcément un xénophobe.

 

 

 


 

 

Inénarrable Pinault. Qui dénonçait, des trémolos dans la voix, l’odieux accueil réservé à Mittal lors de son OPA. « Je n'ai pas aimé l'accueil qu'il a reçu en France, ni le caractère xénophobe, pour ne pas dire raciste, de certains propos tenus sur « l'Indien » », geignait-il, sous la dictée d’Anne Méaux, en 2006 dans les colonnes du Figaro. Quelques mois plus tard, il dégainait le Stradivarius lustré dans Challenges : « Lakshmi Mittal sait évoluer sans dévier de son cap, sans se laisser ni distraire ni décourager par les attaques de ceux qui ne manquent jamais de bonnes raisons pour rejeter l'autre ou le nouveau. »

 

Mal accueilli, Mittal ? Seul le patron d’Arcelor Guy Dollé avait dérapé, parlant de « groupe d’indiens » proposant une OPA en  « monnaie de singe ». Mais à côté de cela, il fallait voir le reportage pompeux de Paris Match sur le mariage de la fille Mittal à Vaux-le-Vicomte et au château de Versailles. Facture : 55 millions d’euros. Il faut voir que Mittal est aussi présent au conseil d’administration d’EADS, en indépendant, alors qu’il est un gros fournisseur d’acier de la filiale Airbus, ce qui semble ne choquer personne. Quant au fils du patron, le directeur financier Aditya Mittal, il vient d’être nommé au conseil de PPR. Oui, le groupe de François Pinault.

 

 

 


 

 

Foin de bien-pensance libéralo-mondialiste : Lakhmi Mittal, self made man qui a admirablement réussi dans la construction de Mittal Steel à partir de sites que tout le monde donnait perdus, est peut-être en train de porter un coup fatal à des sites que l’Etat et l’Union européenne auraient été bien inspirés de mieux protéger. Il n’est pas interdit de s’adresser à M. François Pinault, administrateur d’ArcelorMittal et thuriféraire attitré de son ami Lakshmi, pour avoir quelques explications.


 

 

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Vendredi 6 février 2009 5 06 /02 /2009 13:24



            Allons-y, messieurs dames. C’est plaisir, c’est bonheur, c’est fin de soldes, c’est réjouissances et gaudriole. Pour boucler cette série qui lui a valu moult reprises sur le web (Marianne2, Eco89 et Vendredi, notamment), Sobiz a décidé d’offrir un joli bouquet final à ses lecteurs, dont l’épaisseur de l’encéphale n’a d’égale que l’imposante musculature. L’épisode 9 ne concerne pas donc une personnalité, mais un sacré aréopage de vainqueurs : les huîtreux patrons de banques qui ont défilé devant la commission des finances de l’Assemblée nationale cette semaine. Au départ, une photo du Figaro, ci-dessus. Nous partirons de la gauche pour la galerie de portrait. Go, baby, go.

 

Le premier est aussi le plus jeune. Cravate rouge, torse puissant et sourire de beau gosse, voici Frédéric Oudéa, le nouveau boss opérationnel de la Société Générale, qui a succédé à un Daniel Bouton dézingué par l’affaire Kerviel, désormais cantonné au poste de président du conseil d’administration de la Sogé. Le job  consiste à compter les jetons de présence et à les encaisser. Ardu, très ardu. Oudéa, lui, a une particularité : il est né un 12 mai 2008, jour de sa nomination comme patron de la SG. L’affaire Kerviel ? Pas responsable. Les pertes dans l’affaire des subprimes ? Pas impliqué. Quel poste occupait Oudéa sous l’ère Bouton, déjà ? Directeur financier, soit numéro trois du groupe. Pas au courant, donc, Fred : il n’était qu’un pékin, un quidam, il n’a rien vu et rien entendu. Question suivante.





 





Un pas à droite, et nous voici face à Etienne Pflimlin, patron du Crédit Mutuel. Pas grand-chose à signaler, sinon un charisme de praire et un culte du secret qui vire à la paranoïa, avec son acolyte Michel Lucas. Le groupe mutualiste avait pris un sale coup sur la tête avec la chute de Lehman Brothers (500 millions de pertes), perdu pas mal de billes sur les activités de marché, mais il reste protégé par des activités de banque de détail solides. Qui lui font même enfiler quelques perles : « Il n'y a pas de credit crunch », a assuré Pflimlin aux députés. Les centaines de PME qui voient leurs concours court terme stoppés unilatéralement par les banques pourront vous le confirmer.





Le grand flandrin à la veste horriblement mal coupée, c’est Baudoin Prot ( photo ci-dessus), le DG de BNP Paribas. Baudouin avait beaucoup fanfaronné l’année dernière, raillant les difficultés de la Société Générale, assurant que sa banque passerait l’orage sans problème, annonçant même le rachat de la banque franco-belge Fortis. Problème : Prot s’est fait prendre comme un amateur. Notamment par le bon vieux Bernard Madoff, 350 millions dans les chicots. Du côté de Fortis, BNP doit faire face à une impitoyable guérilla d’actionnaires minoritaires, qui s’estiment floués et obligent Prot à renoncer à certains actifs dans les assurances. Pas de quoi sucrer les dividendes aux bien-aimés actionnaires, quand même : « Si on coupe les dividendes, on donne un signal extrêmement négatif pour l'actionnariat », explique Prot. Ca coule de source.








 

Next one. L’armoire à glace à côté de Prot, c’est Philippe Dupont (photo ci-dessus), ancien pilier de rugby, patron des Banques Populaires et président de Natixis, le grand malade de la finance française. On parle d’un milliard de pertes en 2008 pour cette banque d’investissement née de la fusion de celles des Caisses d’Epargne et des Banques Populaires, dont 751 millions dues à des opérations baroques sur les marchés. L’action vaut aujourd’hui le prix d’un paquet de Pépito -1,10 euro- le choix est donc vite fait. Pas sûr que les actionnaires de Natixis, qui avaient acheté ces titres lors de l’introduction en bourse à 20 euros, soient de gros fans du personnage. Théoriquement, Caisses d’épargne et Banques Pop doivent fusionner cette année, y compris les activités de banques de détail. Dupont sera-t-il de la partie, vu la casserole Natixis ? Il est permis d’en douter, malgré les gros efforts de l’agence de com Euro RSCG.



 

A droite de Dupont, Bernard Comolet. Ne comptez pas non plus sur lui pour danser l’aéroplane d’Acigné ou l’avant-deux de Saint-Broladre. Il a réussi à écarter l’indéboulonnable Charles Milhaud, dont Sobiz avait parlé ici, une sorte de Charles Pasqua de la banque, d’autant plus intouchable qu’il était conseiller municipal UMP de Marseille. La perte de 600 millions d’euros par Kervielinho, un trader en mousse, avait provoqué l’ire présidentielle et la chute de Milhaud. Comolet est l’exacte antithèse de son prédécesseur : extrêmement discret, et désespérément chiant. Un banquier, quoi.





 

 

Le gnome en train de se gondoler, à la fois sur sur la photo du début et sur celle ci-dessus (en train de faire le clown avec Oudéa), c’est Georges Pauget, patron du Crédit Agricole. Il rigole, il rigole, le bon Georges, mais l’Expansion le donne partant ces prochaines semaines, sous l’amicale pression de ses actionnaires, ce qu’il dément catégoriquement. Dégainant même une plainte contre X pour « identifier l’origine de la rumeur ». Sinon, que fait Pauget dans la vie ? Il verse une larmichette sur le sort des banquiers, « boucs émissaires commodes » de la crise. Et défend les dividendes des actionnaires : « Il ne serait pas logique que les actionnaires qui ont soutenu les banques en temps de crise soient complètement privés de dividendes ». A une nuance près, Georges : les actionnaires qui ont vendus à perte leurs titres n’étaient-il pas aussi les plus modestes et les plus fragiles, ceux qui n'avaient pas les moyens d'attendre ?





            Voilà pour la galerie de portrait. Tout ce petit monde a peu été mis en difficulté par des députés qui manquaient manifestement de connaissance du monde de la finance (voir le dernier post de Nicolas Cori, de Libé). Logique, ce n’est pas leur boulot. Rageant, aussi : avec une telle opposition, à la fois perdue et assiégée par les lobbies, ce n’est pas demain que le système bancaire va réellement remettre les choses à plat.

           A vos commentaires !



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Mardi 3 février 2009 2 03 /02 /2009 16:11





            Attention, terrain salement glissant. Quand il évoque Anne Lauvergeon, le blogueur sait qu’il ne sortira pas indemne de l’immanquable courroux généré par sa prose. Deux risques : se prendre dans les chicots les saillies des opposants au nucléaire, qui voient dans la patronne du groupe nucléaire Areva le symbole d’une énergie dangereuse et datée. Ou réceptionner, via ces mêmes chicots, la sainte colère des fanas de l’atome, prompts à voir en Lauvergeon la formidable VRP d’une énergie d’avenir, en plein retour en grâce suite aux inquiétudes sur les énergies fossiles. Si les lecteurs sont en forme, l’imprudent peut même encaisser les coups des deux côtés. Joli programme.

 

          Faisons donc acte de franchise : Sobiz a les fesses qui font bravo au moment d’écrire ce post. Il balise, le bougre. Il frissonne, il flippe, il flageole. Pas moyen d’y couper, pourtant : Areva et sa présidente sont sous les feux de l’actu depuis une semaine, entre le retrait annoncé du groupe allemand Siemens du capital du groupe français, les problèmes financiers d’Areva et le contrat géant de 5 milliards d’euros annoncé ce matin avec EDF. Mieux, le sort d’Anne Lauvergeon pourrait se régler au conseil de surveillance d’après-demain, 5 février, qui devra trouver les 2,7 milliards qui manquent pour financer les investissements 2009 du groupe.





 

Qu’est-il donc arrivé à « Atomic Anne », son surnom aux US, symbole de la réussite d’une femme à la tête d’un groupe mondial ? Résumé des épisodes précédents. Anne Lauvergeon est une femme brillante, à qui, jusqu’à présent, tout avait réussi. Agrégée de physique, ingénieur des Mines, « sherpa » de François Mitterrand, qui préparait notamment les sommets du G7, elle avait, à la tête de la Cogema, réussi à mener à bien la fusion géante des deux champions du nucléaire français, Framatome (construction et exploitation de centrales) et Cogema (cycle du combustible), rassemblés au sein d’Areva. Au point de s’imposer comme l’une des patronnes les plus puissantes du monde, habituée des classements Forbes et objet d’une fascination quasi-chamanique chez ses thuriféraires.

 

          Areva, c’est quoi ? Un groupe nucléaire présent sur toute la chaîne du secteur : en gros, Areva NC (Ex-Cogema), spécialiste du cycle du combustible ; Areva NP, qui construit et exploite des centrales nucléaires, dont l’allemand Siemens possédait 34% jusqu’à l’annonce de la semaine dernière ; et Areva T&D, qui commercialise des systèmes de transmission et de distribution d’électricité. En clair, Areva est présent des mines d’uranium à la gestion des déchets nucléaires, leur traitement, leur recyclage. Un positionnement d’acteur intégré qui lui permet d’être un leader mondial du secteur, avec 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2008, et un actionnariat public dominé par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA, 78% du capital), plus la CDC et l’Etat.


 




          Voilà pour la théorie. Dans les faits, Areva est trop petit pour consentir seul les pharaoniques investissements nécessaires à sa stratégie, 11 à 12 milliards d’euros d’ici à 2012. Pire, Lauvergeon se débat à court terme pour trouver les 2,7 milliards manquants aux investissement de 2009, là, maintenant. Et pour couronner le tout, l’allemand Siemens, partenaire à 34% au sein d’Areva NP, vient d’annoncer qu’il allait vendre sa part. Afin, disent les contempteurs des chevaliers teuntoniques, de se jeter dans les bras des Russes, en pleine relance de leurs activités nucléaires. Areva paie certainement ainsi les multiples sales coups de Sarko à Merkel, qui avait, entre autres joyeusetés, empêché Siemens de racheter Alstom, mais ça, c’est une autre histoire.

 

          Bref, ça fleure le Brise senteur pinède pour « Atomic Anne ». Sa solution, une introduction en bourse pour financer ses investissements, semble écartée par l’Elysée. Le départ de Siemens la met dans l’embarras à court terme, puisqu’il faut théoriquement trouver les fonds pour racheter cette part. Il relance surtout l’autre alternative, défendue par l’ennemi juré de Lauvergeon, le PDG d’Alstom Patrick Kron : une fusion entre Alstom, qui fabrique les turbines des centrales, et Areva, qui en conçoit les « cœurs nucléaires ».




 

Ce rapprochement, la PDG d’Areva l’a toujours combattu. Pas de synergie, dit-elle. Faux, répond Kron :  la fusion créerait un champion français du nucléaire. Erreur, matraque Lauvergeon, de toute façon le problème de Kron, c’est qu’il a un R en trop, pas possible de s’entendre avec un type qui fait des TGV en mousse et des turbines en carton. Divagation, s’étrangle Kron, qui assure aux journalistes, en riant à peine, qu’il fait goûter tous ses plats pour voir si Lauvergeon n’y a pas mis un complément alimentaire à la sauce Popov. Ces deux-là ne se donnent même plus la peine de cacher leur haine, et Sarkozy se garde pour l’instant bien d’arbitrer.

 

Que peut faire Lauvergeon pour s’en sortir à court terme ? Rien sans l’aval de l’Etat. Mais les pistes sont nombreuses : vente des 26% du groupe minier Eramet ; cession des parts d’Areva dans Total, STMicro pour récupérer quelques liquidités ; rapprochement avec EDF, le principal client ; faire monter Total dans son capital, en profitant de ses bonnes relations avec le moustachu PDG Christophe de Margerie ; faire appel au nouveau Fonds stratégique d’investissement (FSI) même si le fonds souverain à la française, avec ses 6 milliards de liquidités obtenues par emprunt, semble avoir les mollets un poil faiblards.




 

          Les dernières annonces montrent en tout cas qu’on aurait tort de vendre la peau de Lauvergeon, ou plutôt son scalp, au rigolard et soupe au lait Patrick Kron. Lauvergeon a de l’entregent, du caractère, -au point, dit-on, que même Sarko ne se risque pas à l’emmerder. Et sitôt les premiers papiers évoquant ses difficultés, elle a réagi, façon bulldozer. Un contrat géant avec EDF, pour l’enrichissement de l’uranium a été opportunément signé aujourd’hui par Areva. Cinq milliards dans la popoche. Et boum, quelques heures plus tard, un contrat d’au moins deux EPR, centrales nucléaires de troisième génération, est annoncé. Il devrait être signé demain avec l’Inde. La suite au prochain round.




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Jeudi 29 janvier 2009 4 29 /01 /2009 19:04



          Elle ressemble à une gentille mamie, Nicole. Foulard jaune autour du cou, pull ample aux imprimés étranges, sourire un peu gêné quand les journalistes l’assaillent – et ils l’assaillent beaucoup, en ce moment. En cette enseignante de 64 ans, grande prêtresse des mathématiques financières à Dauphine, Polytechnique et Paris VI, beaucoup ont trouvé un bouc-émissaire de la crise financière actuelle. Le symbole des dérives des salles de marché des banques, où la sophistication des produits dérivés le dispute au gonflement à l’hélium des melons des traders.


 

            Le procès en sorcellerie est à la fois justifié et un peu dur. Sobiz en avait parlé ici, avec l’à-propos et le sens de la nuance qu’on lui connaît. Que fait Nicole El Karoui ? Elle enseigne. Au mastère « Probabilités et finance » de Paris VI. Avec des élèves un peu particuliers : les futurs « quants », pour analystes quantitatifs, des spécialistes des produits financiers complexes, dérivés des actions et des obligations. Un quant sur trois est français, El Karoui en a déjà formé 800. Ceux-là même qui ont largement participé, par leur incapacité à comprendre et à lire leurs produits, à plonger le système financier mondial dans la béchamel infernale qu’on connaît.




 

 

            Le circuit est connu : des crédits accordés en excès à des gens pas forcément solvables aux Etats-Unis. Des banques qui transforment ces créances douteuses en titres vendus en bourse, pour transférer le risque au petit copain. Des titres qui se complexifient au fil des opérations, dont la composition devient illisible, au point que même les bouseuses banques françaises en découvrent dans leur bilan. Et une explosion de ce système de dupes, une méfiance généralisée des banques qui fait qu’elle ne prêtent plus et ne se prêtent plus, entraînant dans leur chute les entreprises et les ménages.

 

            Elle sait tout ça, Nicole. Et elle le déplore. Quand on lui demande si elle a l’impression d’avoir formé des apprentis sorciers, voire des monstres, elle répond dans la Tribune qu’ils ne sont « qu’un maillon de la chaîne de responsabilité dans la crise financière ». Que la diffusion des titres pourris a été « favorisée par les notes AAA attribuées à ces produits par les agences de notation ». Elle fait même preuve d’un recul louable, rappelant qu’« un peu de bon sens est plus utile que les mathématiques, et ceci est vrai aussi pour les mathématiciens ».



 




            Finalement, elle défend son bifteck, Nicole. Et on ne peut pas lui reprocher. Ce n’est pas à elle de réformer le capitalisme. Ce n’est pas à elle de limiter drastiquement les opérations de titrisation et de produits dérivés complexes, voire de les interdire. Ce n’est pas à elle de contrôler sévèrement des agences de notation qui distribuaient les AAA aux planches pourries du capitalisme comme les époux Balkany arrosaient les têtes chenues de Levallois de valises de pascals. Tout cela est du ressort de l’Etat, de l’UE, d’une organisation de contrôle de la finance mondiale encore à inventer. D'un président Sarkozy qui, tout excité qu'il est de prononcer la «fin d'un monde», n'a pas obtenu UNE concession du monde de la finance, sinon un minable renoncement à des bonus qui auraient de toute façon été amochés par la crise.




            Nicole, elle, est une prof de maths. Qui dit à ses élèves qu’ils « ne méritent pas le salaire qu’ils perçoivent » -40 à 50 000 euros annuels pour un débutant, avant la crise et sans les bonus. Qui se souvient de ses manifs avec l’UNEF au temps de l’Ecole Normale Supérieure. Et qui dit qu’elle n’a jamais eu la prétention d’expliquer le monde. Parce qu’elle s’en sent bien incapable.



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Mardi 27 janvier 2009 2 27 /01 /2009 12:59



          Autant le dire tout de suite : après le rassembleur pornographe Larry Flint et le nabab mexicain Carlos Slim, un post sur Michel Camdessus, président de la Société de financement de l’économie française (SFEF), revient à flinguer pour plusieurs mois les maigres statistiques de trafic de ce bloug. Le CV du bonhomme tient du cachet de Valium : un ancien directeur du Trésor, ancien gouverneur de la Banque de France, ancien patron du FMI et nouveau président de la SFEF. Bref, un crypto-libéral à la tête d’un machin que personne ne connaît et dont tout le monde se tamponne le haricot.

 

          Voilà pour une première lecture. La seconde apporte un autre éclairage au vaillant lecteur qui aura survécu à ce premier paragraphe. La SFEF et son président sont au cœur d’un des mystères ineffable de la crise financière actuelle : d’où diable l’Etat français sort-il les biftons de ses multiples plan de relance et de soutien ? D’où vient la maille, foutrebleu ? Qui envoie le grisbi, les talbins, le fourrage, la douille, la mitraille, la vaisselle de poche ?

 

          Petit cours de rattrapage. Détenue à 34 % par l’Etat et à 66 % par les groupes bancaires français, la SFEF a été créée en octobre par Christine Lagarde, la ministre des Finances, avec la mission d’accorder des prêts aux établissements de crédit, avec la garantie de l’Etat français. Concrètement, la SFEF émet des obligations en son nom, achetées sur les marchés par des clients dans le monde entier. L’argent est ensuite prêté aux banques, qui le remboursent sur cinq ans maximum, avec bien sûr un taux d’intérêt.




 

          Le postulat, c’est qu’il est plus facile d’emprunter sur les marchés avec la signature de l’Etat, garant en dernier ressort du remboursement des dettes. Pour l’instant, ça marche bien : la société n’a aucun mal à trouver les fonds qu’elle cherche, les Etats étant considérés comme les débiteurs les plus sûrs. Camdessus prévoit de lever entre 50 et 70 milliards d’euros en 2009, loin du plafond de 265 milliards autorisé par l’Etat et la Commission europénne.

 

          Désormais, la SFEF est partout. Derrière le plan français de 5 milliards d’euros de prêts accordés aux clients d’Airbus pour qu’ils maintiennent leurs commandes. Derrière les plans de soutien au filiales financières des constructeurs automobiles, comme Renault et PSA Peugeot Citroën. Même le distributeur Carrefour, via sa filiale de services financiers, voudrait bénéficier des fonds levés par la société. De là à dire que tout le monde a envie de SFEF, il y a un pas que le goût prononcé de Sobiz pour la gaudriole le fait franchir allègrement.




 

          Le plus saisissant dans l’histoire, c’est que le gars Camdessus, propulsé refinanceur en chef de l’économie française, a un sacré passif dans la finance internationale. Patron du FMI de 1987 à 2000, il fut l’artisan de tous les plans de rigueur qui ont coulé tant de pays émergents. Quelques mois avant l’effondrement de l’Argentine en 2000, il assurait sans rire que « l’Argentine a une histoire à raconter au monde : une histoire sur l’importance de la discipline fiscale, des changements structurels, et une politique monétaire rigoureusement maintenue ». Résultat de cette belle histoire : un système bancaire flingué, et une misère dont le pays se remet à peine.

 

          Libéral, Camdessus assume le qualificatif, sans complexe. Son rapport de 2004, intitulé « Le sursaut », fut le livre de chevet du candidat Sarkozy en 2007. Certes un peu caricaturé en brûlot ultra-libéral, mais bien orienté tout de même. « La libéralisation financière a mauvaise réputation, mais elle demeure le but final correct », disait-il en 1998 à la Tribune. Etrange citation pour un catholique assumé, qui fut même conseiller de Jean-Paul II.


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