Histoires de bonus (2) : la régulation fantôme (et cinq idées pour qu'elle ne le soit plus)

Publié le par GameTheory






    Il faut l’imaginer tendu, crispé même. Mains sur le pupitre, l’œil noir et concentré, main tranchant l’air d’un geste saccadé, avec ce célèbre tic latéral du cou qui suggère la fureur intérieure que les mots peinent à masquer. Bruxelles, 20 mars dernier, Nicolas Sarkozy dans ses œuvres : « Visiblement, ce qu’on a dit, certains ont du mal à le comprendre. Il ne doit plus y avoir de bonus, de distribution d’actions gratuites ou de stock-options dans une entreprise qui reçoit une aide de l’État. Quand il y a des aides publiques, les bonus ne sont pas admissibles. Et je suis sûr que les responsables vont comprendre ce que je dis. »

 

Les banquiers ont compris. Et ils n’ont rien fait, ou presque. Un minable engagement à reporter une partie des bonus une ou plusieurs années plus tard. Un malus qui n’en est pas un, ressemblant plutôt à un bonus light ou reporté. Quelques déclarations lénifiantes à la sortie de l’Elysée, pour la forme, et on ferme le ban. Qu’importe, assure l’Elysée, la séance de rattrapage est déjà prévue, au G20 de Pittsburgh les 24 et 25 septembre prochains. On parle de « limitation des montants », expression qui figure dans le texte de travail après la forte pression de la France.

 

Cette limitation est-elle la solution ?  Je dis niet. Je dis faux. Je dis erreur, billevesée, faribole. Non que ces rémunérations ne soient pas éthiquement scandaleuses et économiquement inefficaces : la courbe ci-dessous des excès des rémunérations des financiers, issue d’un remarquable travail des économistes Thomas Philippon et Ariell Resheff, montre qu’elles sont l’indicateur parfait des crises financières à venir. Mieux, qu’elles les annoncent.

 


Mais le véritable ennemi dans l’histoire, ce ne sont pas les bonus des traders. Ce sont les produits financiers, les pratiques de trading, les fonctionnements des marchés financiers qui génèrent ces niveaux de rémunération. S’attaquer aux bonus, c’est médiatique, c’est symbolique, c’est populaire. Mais ça ne règle pas le problème de fond : le nettoyage complet de la finance internationale. Sa « kärchérisation », dirait le « petit mètre à penser » de Doc Gyneco.

 

Et là, tout reste à faire. Dans le fouillis des propositions pré-G20, SoBiz a rassemblé cinq idées, largement inspirées des travaux d’économistes comme Frédéric Lordon (CNRS), Thomas Philippon (Université de New York), qui permettent au moins d’ouvrir le débat. On ne peut se permettre d’attendre que le système financier ait totalement retrouvé son équilibre, il faut frapper maintenant.

 

 

 

Idée n°1 : augmenter les contreparties en fonds propres des banques

 

 

C’est l’un des paradoxes de notre époque : pour louer un deux pièces, il faut un salaire équivalent à trois (voire quatre) fois le loyer, une caution parentale, deux mois de dépôt de garantie, trois kilos de bulletins de salaires, une analyse d’urine et une expertise de poils de roustons ; pour prendre une position de 375 000 dollars sur le marché des futures de l’indice S&P500 (un des fameux marchés dérivés), il suffit de 1000 dollars, selon l’économiste du CNRS Frédéric Lordon. C’est cet effet de levier qui a fait que la banque Bear Stearns, avec 8 milliards de dollars de capitaux propres, s’est retrouvée engagée à hauteur de 13 400 milliards de dollars sur les marchés. Si l’on ajoute cet effet de levier à celui de l’endettement – sur les 1000, je peux n’avoir que 100 et emprunter 900 -, on peut faire basculer le système financier sans avoir de véritable contrepartie dans les caisses.

 

 

 

L’idée, ce serait donc d’élever drastiquement le seuil de fonds propres nécessaire pour les opérations. De 1 ou 2% aujourd’hui, les monter à 30, 50, 80%, voire une couverture intégrale pour les produits dérivés qu’on jugera les plus nocifs : si je joue 100, je dois avoir 100 en fonds propres. Lordon appelle ça la « déleviérisation ». Ca revient à priver les traders de leurs joujoux les plus complexes, et donc des rémunérations faramineuses qui vont avec.

 

 

Idée n°2 : instaurer un vrai malus pour les traders


 

Donner un euro aujourd’hui, plus un euro demain, au lieu de donner deux euros aujourd’hui, ce n’est ni de la régulation, ni un malus. C’est une imposture. C’est pourtant le ridicule sacrifice obtenu par Sarko auprès des banquiers français il y a quelques semaines. Comment aller plus loin ? En instituant un véritable malus : les équipes de traders qui font perdre durablement de l’argent à leur banque devraient restituer leurs gains antérieurs. Le système néo-libéral a pour principe de rémunérer le risque et la compétence : il n’y a rien d’illogique à sanctionner financièrement des équipes dont la compétence a été mise à défaut par une prise de risque excessive.

 

 

 

Jusqu’à présent, le seul risque pour un trader qui envoie sa banque dans le mur, c’est d’avoir un bonus nul. Si on introduit celui de perdre ce qu’on a gagné, on arrive à un résultat miraculeux, qui tempère les comportements et lisse les crises : l’autorégulation du trader lui-même. L’autocensure sur les prises de risques les plus folles. Le sentiment qu’on peut tout perdre.

 

 


Idée n°3 : taxer les produits les plus nocifs

 


On pourrait appeler cela une taxe Tobin light. Pourtant, son instigateur n’a rien du conseiller scientifique d’Attac ou du post soixante-huitard à aisselles musquées. Thomas Philippon est un économiste français, qui enseigne à la Stern School of business (Université de New York) et n’a jamais versé dans le marxisme-léninisme béat. Que propose-t-il ? De «calculer la part des activités du secteur qui sont le plus risquées pour le système financier, de les considérer comme une pollution et de les taxer. On réduit ainsi leur rentabilité et, de ce fait, les rémunérations qui en découlent », détaillait-il dans le Monde le 22 août dernier.

 


 

Pour lutter contre ladite « pollution », il faudrait d’abord la définir. Exercice salutaire auquel Adair Turner, le patron de l’autorité britannique des marchés financiers, pensait certainement quand il définissait une partie des activités de la City comme « socialement inutiles ». Les opérations candidates à ce label rouge ne manquent pas : produits dérivés de dérivés, activités de flash-trading, cette spéculation à la milliseconde effectuée par des ordinateurs surpuissants aux Etats-Unis, ou encore les divers produits aussi exotiques qu’inexplicables comme l’ « option à barrière » ou la « swaption des Bermudes ».

 

 

Idée n°4 : payer les traders et dirigeants en actifs toxiques

 


C’est la technique du Crédit Suisse, d’un cynisme terrible et d’une efficacité redoutable. Le principe est simple : on prend les actifs pourris dans le bilan de la banque, que ses traders et dirigeants ont fait gonfler au mépris de toute règle prudentielle ; on les rassemble dans un fonds spécifique, sorti du bilan. Et on paie les bonus en offrant des parts de ce fonds aux dirigeants et traders. Crédit Suisse l’a fait avec cinq milliards de dollars d'actifs illiquides, notamment des titres adossés à des hypothèques, qu’il a placé dans un fonds baptisé Partner Asset Facility. Les 2000 principaux cadres de la banque ont reçu une part de leur bonus en parts de ce fonds douteux.

 

 

Idée réjouissante s’il en est, qui permet de (version soft, option Crédit Suisse) « responsabiliser les cadres sur leurs prises de risques des années passées », ou de (version hard, option commentaire d’internaute de Marianne2) « mettre-ces-banquiers-le-nez-dans-leur-merde ». Si les Suisses le font, on voit mal les obstacles techniques ou juridiques à une extension de cette pratique dans le monde.

 

 

Idée n°5 : interdire la titrisation


 

Quand on évoque le sujet, le banquier aime à hululer. A hurler que les marchés financiers ne peuvent pas fonctionner sans titrisation, que leur interdiction briserait l’octroi de crédits par les banques, thèse reprise plusieurs fois par la ministre des finances Christine Lagarde. Rétablissons donc un fait : la titrisation des créances est une création récente, datant du milieu des années 70 et largement développée dans les années 90. En France, elle a été introduite par la loi du 23 décembre 1988, sur l’instigation de Pierre Bérégovoy. On a donc vécu, et très bien, des décennies sans créances titrisées.

 


 

La titrisation, c’est en quelque sorte l’opération de défausse des banques sur leurs créances : elles en transfèrent le risque à d’autres acteurs économiques, en transformant les créances de leurs clients en produits financiers vendus sur les marchés. Les banques peuvent donc émettre du crédit sans avoir les contreparties correspondantes : elles transforment la majorité des créances en produits financiers complexes, qui infectent les portefeuilles des acteurs de la finance sans –souvent- qu’ils ne soient au courant. Et les banques peuvent se permettre d’être moins sélectifs sur les dossiers des emprunteurs, en prenant des ménages moins solvables, puisqu’elles n’assument plus le risque de crédit. D’où crédits à des ménages non solvables, d’où non-remboursement, d’où la crise des subprimes.

 

Solution directe et sans concession : on interdit la titrisation, comme le suggèrent les économistes Frédéric Lordon et Daniel Cohen. Pourquoi ? Parce que la banque se rémunère, à travers le taux d’intérêt, pour le service qu’elle rend et pour le risque qu’elle prend sur elle. En transférant le risque à d’autre, elle supprime une de ses raisons d’être et ne fait pas son boulot. Grand prince, Frédéric Lordon propose, en solution plus facile à mettre en œuvre, de permettre aux banques de titriser 5% de leurs encours. Ce qui n’empêcherait pas les gros bonnets de la banque de hululer de plus belle.

 

 


Publié dans Attentats

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BA 22/09/2009 14:18


Lundi 21 septembre 2009 :

Les crédits accordés aux ménages et aux entreprises ont enregistré une baisse « d'une ampleur historique » au premier semestre 2009, selon l'Association française des sociétés financières
(ASF).

Ainsi, le montant des crédits obtenus par les ménages pour financer leur logement a diminué de - 27,2 % au premier semestre 2009. Cette contraction était de - 8,6 % au premier semestre 2008 et -
15,6 % au second semestre 2008.

Les crédits à la consommation ont également accusé le coup, perdant - 15,8 % au premier semestre 2009.

Les prêts personnels connaissent la plus forte baisse avec - 27,3 %.

Les crédits faits aux entreprises pour financer leurs équipements ont chuté de près de - 24 %.

Les opérations de crédit-bail-mobilier enregistre la contraction la plus importante avec - 29,1 %, un chiffre « d'une amplitude sans précédent depuis le printemps 1993 », souligne l'ASF.

http://www.challenges.fr/actualites/politique_economique/20090921.CHA7492/les_credits_aux_menageset_aux_entreprises_chutent.html

Christine Lagarde commente ces chiffres catastrophiques : « Ben … C’est-à-dire … Euh … Voilà voilà voilà … Euh … Ces chiffres confirment que la crise est finie. Ces chiffres confirment que la
reprise est là. »

Merci, Christine.


BA 21/09/2009 21:46

Lundi 21 septembre, Jacques Attali écrit une chronique remarquable :

« Le G vain. »

Comme à Londres, on prendra mille et une photos, on se congratulera, on se quittera. Puis les dettes publiques continueront d’augmenter, les institutions financières seront de plus en plus instables, le chômage augmentera. Et un jour, sans doute, devant un nouveau désastre, il faudra agir. On se retournera alors vers les gouvernements : exsangues, ils ne répondront plus. Il n’y aura plus, alors, de G 20.

http://blogs.lexpress.fr/attali/2009/09/le-g-vain.php

BA 20/09/2009 15:04

Jean-Luc Mélenchon écrit :

« Vendredi 18 septembre, Lyon, 14 heures 30.

AVEC ALAIN MINC.

Il s’agissait d’un débat demandant si le logiciel social démocrate est toujours d’actualité. Un peu curieux dans la mesure où ni l’un ni l’autre ne sommes favorables à la social démocratie. Certes c’est pour des raisons diamétralement opposées. Mais disons que cela a un peu poussé la discussion dans des directions éloignées du thème lui-même. En réalité nous avons parlé de l’avenir du système capitaliste. Il y a eu un moment formidable quand est venue la question de la dette. Minc a eu cette franchise terrible qui l’honore quand il a fini par dire que la dette, à ce niveau, ne s’épongeait plus que de deux manières, par la guerre ou par l’inflation. »

http://www.jean-luc-melenchon.fr/?p=713

BA 20/09/2009 13:59

Vous avez dû voir ça ailleurs parce que tout le monde en parle : ces jours-ci, les actions de cinq compagnies quasi-mortes ou battant de l’aile représentent 40 % du volume du New York Stock Exchange : AIG, Citigroup, Bank of America, Freddie Mac et Fannie Mae.

John Mauldin, l’analyste financier américain très conservateur, écrit dans sa newsletter hebdomadaire en date d’hier (samedi 19 septembre) : « L’explication en est peut-être très simple et très innocente. Mais je suis extrêmement sceptique ».

Si lui s’inquiète…

Merci à Crottaz pour son graphique qui dit la même chose.

http://www.pauljorion.com/blog/?p=4918

BA 19/09/2009 21:56

Les banques françaises portent 64 milliards d’euros de crédits en difficulté, selon Goldman Sachs.

Une nouvelle étude publiée par Goldman Sachs détaille le volume des crédits en difficulté présents dans les bilans des principales banques européennes.

Le montant total des « Non Performing Loans » (NPL), c’est-à-dire les crédits en défaut de paiement depuis 90 jours ou plus, est aujourd’hui de 440 milliards d’euros, en augmentation de 128 milliards, soit + 41 %, au premier semestre 2009.

Les banques anglaises viennent au premier rang, avec 140 milliards d’euros de NPL, suivies par l’Italie avec 110 milliards d’euros, et la France avec 64 milliards d’euros.

NPL (crédits en défaut de paiement depuis 90 jours ou plus) :

- BNP Paribas : 29,100 milliards d’euros.
- Société Générale : 17,800 milliards d’euros.
- Crédit Agricole : 14,719 milliards d’euros.
- Natixis : 2,700 milliards d’euros.

Total pour ces quatre banques : 64,319 milliards d’euros.

http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2791