Pour un peu, on en verserait la larmichette, tiens. On succomberait à la belle émotion, on réprimerait un sanglot, on saluerait
le sacrifice salvateur. « Keops réduit les salaires pour éviter un plan social », titraient les Echos d’hier. Joli cas d’école, lit-on entre les lignes : face à la baisse
de 10% du chiffre d’affaires de cette société de conseil en immobilier d’entreprise, filiale de Nexity, les dirigeants ont décidé de proposer à tout le monde une baisse de salaire de 3,5 à 7,5%
(et pas 10% comme l’indiquent les Echos). Pour éviter un plan social, jure le patron Laurent Castellani.
Un aller-retour pour consulter le gros Robert, et on revient avec les idées plus claires. « Chantage : (nom masculin) Action d’extorquer à quelqu’un de l’argent ou un avantage sous la menace d’une imputation diffamatoire, ou d’une révélation compromettante. Par extension : moyen de pression utilisé pour obtenir quelque chose de quelqu’un. » Ici, point de révélation compromettante, aucune imputation diffamatoire. Juste une menace : vous signez l’avenant au contrat de travail, ou on sort la charrette de la grange. « Charrette : nom féminin. Groupe de personnes licenciées en même temps.» Fermez le dictionnaire.
Crise et peur du chômage aidant, la première salve d’avenants tourne au plébiscite. 75%
de oui. Pas assez au goût de la DRH, qui organise une session de rattrapage. Nouvel envoi d’avenants. Manque de bol, le gogo se fait plus rare : 65%. Résultat des courses : les deux
tiers de salariés voient leur salaire baisser de 3,5% (smicards) à 7,5% (salaires de plus de 70 000 euros annuels en fixe). Les autres, que rien dans le droit du travail n’obligeait à
accepter, gardent leur salaire inchangé. La pyramide des salaires, version Keops.
Ambiance. D’un côté, les collabos, dénoncés par
les nonistes. De l’autre, les égoïstes, vilipendés par les ouiouistes. Une vingtaine de salariés sur les 150 de la boîte, dégoûtés, démissionnent. Castellani, lui, se félicite du sens des
responsabilités des la piétaille. Tout en jouant du bâton, raconte un salarié : il explique se réserver le droit le compléter le plan par des « licenciements pour faute et pour
mauvais comportement ». Les « fautes » ? On va bien les trouver en creusant un peu. Quant aux « mauvais comportements », le terme est suffisamment vague pour
englober tout et n’importe quoi. Ceux qui ont refusé de signer, par exemple ? Non, vraiment, c’est du mauvais esprit.
Côté direction, on souligne, dans le papier des Echos, que la proposition «a été validée par le comité d'entreprise et approuvée par 70 % des salariés qui se sont vu garantir un retour à meilleure fortune pendant la durée du plan si les comptes le permettent et une prime exceptionnelle en sortie de plan, une fois leur rémunération initiale retrouvée ». Tout ceci est d’une clarté biblique. La seule chose certaine, c’est que ce vote crée un précédent de nivellement par le bas. Un peu à l’image des augmentations de temps de travail sans augmentation de salaires, type Continental en 2007, dont on voit où elles ont abouti deux ans plus tard : à la fermeture de l’usine de Clairoix, 1120 salariés.
Sur le site du groupe, section témoignages, Céline D., « téléprospectrice », assure que « l’ambiance de travail conviviale qui règne chez Keops contribue au plaisir d'y travailler ». Raymond G.G., directeur grands comptes, opine, « très agréablement impressionné (…) par la dimension humaine de cette entreprise (…), son esprit de conquête, marqué mais de bon ton, motivant des énergies positives à la recherche de solutions innovantes, différentes, essayant d'avoir toujours un autre regard. » Pas sûr que les «solutions innovantes» de ce laïus soporifique désignaient celles de la DRH.