Mon Hummer à Kaliningrad

Publié le par GameTheory






    C’est un trou de verdure où chante une rivière. Bon, OK, la verdure est un peu teintée de soufre et d’huile de vidange, le fleuve Pregolia charrie plus de cadavres de mafiosos russes que de douces mélopées aquatiques. Mais les stations balnéaires locales, de Zelenogradsk à Svetlogorsk, s’étendent le long de plages désertes sur la Baltique, et leurs maisons aux couleurs pastel affichent la patine d’un passé chargé, entre Prusse et URSS. Envolée lyrique terminée.

    Bienvenue à Kaliningrad, l’ex-Königsberg allemand, enclave russe grande comme la moitié de la Belgique, coincée entre Pologne et Lituanie. Un petit bout de Russie au beau milieu de l’union Européenne élargie, terreau de trafics en tous genres (un tiers du PIB serait réalisé dans l’économie souterraine), mais centre de toutes les attentions des industriels européens et américains.

    Renault, après avoir acquis 25% du constructeur russe Avtovaz
(marque Lada, notamment), lorgne du côté d’une usine locale, propriété du groupe Avtotor, qui assemble notamment des BMW, Chevrolet, Hummer, Cadillac, Daewoo, et jusqu’à récemment, des voitures de la marque chinoise Chery, qui y voyait une belle occasion de se rapprocher d’un marché européen qu’elle convoitait plus ou moins secrètement.

    Avtotor, c’est une de ces histoires d’apparatchiks dont l’histoire récente de l’ex-URSS regorge. Un ancien vice-premier ministre soviétique, Vladimir Scherbakov, qui reprend une vieille usine militaire pour y assembler des Kia à destination du marchée russe. Le bonhomme a les poches profondes : il investit 69 millions de dollars dans la rénovation et l’équipement de l’usine. Et parvient rapidement à convaincre BMW et General Motors d’y faire assembler leurs véhicules, avec un argument financier en béton : l’assemblage en Russie permet de faire l’économie des énormes taxes d’importation d’automobiles sur le marché russe.

    La particularité d’Avtotor, c’est qu’il assemble des voitures qui lui arrivent en kits. Dans le jargon automobile, on appelle ça le CKD, pour Complete Knocked Down. Le système permet de produire dans la même usine des petites citadines et des Hummer maousses, des grosses berlines allemandes et des 4X4. Bref, le père Scherbakov mène sa barque de main de maître, s’imposant comme une porte d’entrée incontournable vers l’eldorado russe et ses 61% de croissance des ventes d’automobiles étrangères en 2007.



    Vient maintenant la question qui fâche : que vient faire Renault là-dedans ? Le constructeur français, par sa prise de participation dans Avtovaz, vient de mettre la main sur un outil industriel gigantesque, à Togliatti, à 1200 km de Moscou, qui affiche un potentiel d’un million de véhicules produits par an. Certes, il va falloir moderniser tout ça, revoir l’organisation et les machines, mais les bases sont là, et elles semblent suffisantes pour ne pas avoir à remetre la main au portefeuille pour s’offrir une autre usine. A fortiori dans une enclave russe au fonctionnement encore assez rock n’roll, malgré les multiples plans de développement et autres zones franches créées par le pouvoir poutinien.

    La thèse de certains observateurs, c’est que ce rachat de l’usine de Kaliningrad serait un bon moyen pour Renault et Avtovaz de bouter des concurrents hors du marché russe, les obligeant ainsi à construire des usines dédiées (comme PSA Peugeot Citroën), ou à importer leurs modèles avec tous les coûts supplémentaires que cela implique. Un peu gros, à première vue. Les concurrents en question pourront toujours se replier sur le splendide Palais des Soviets (photo ci-dessous), verrue architecturale du centre-ville surnommé le Rubik's Cube par les locaux, jamais terminée et vide depuis vingt ans, que les autorités se refusent toujours à dézinguer.





Publié dans Attentats

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Botica 14/04/2008 19:27

Merci pour la visite touristique : passer à côté d'une telle merveille architecturale (je veux parler du Palais des Horreurs), c'eût été dommage !

Quand le paradis communiste devient le paradis capitaliste, il y a de l'ambiance !

Et quand l'économie et la géopolitique font bon ménage dans un article de qualité, on s'instruit, tout simplement !

J'ai toujours considéré que l'enclave de Kaliningrad était un problème : mais je constate que pour les entreprises occidentales à l'assaut de la Sainte Russie, c'est plutôt la solution !

Trop drôle !

room1 11/04/2008 18:05

Le Hummer jaune en photo, c'est celui de Booba ?