Tchuruk, le survivant du CAC

Publié le par GameTheory



2008-01-23T114629Z_01_NOOTR_RTRIDSP_2_OFRIN-FRANCE-ALCATEL-LUCENT-20080123.jpg    Si un jour de joie, d'allégresse, d'euphorie, voire de nihilisme exacerbé, il vous prend l’irrépressible envie de rendre un gestionnaire de fond de pension heureux, offrez-lui une tête. Celle de Serge Tchuruk, président du conseil d’administration de l’équipementier télécoms Alcatel-Lucent.

    Tchuruk, c’est le cauchemar du gérant de portefeuille. L’épouvantail du retraité boursicoteur. Un PDG capable de rester à la tête d’une boîte dont l’action perd 38% en une journée, en septembre 1998. De résister au grand nettoyage des patrons des nouvelles technologies du début des années 2000, de Jean-Marie Messier (Vivendi) à Michel Bon (France Télécom). De dégommer quatre successeurs en cinq ans (Cornu, Pradhu, Germond, Quigley, pour les exégètes), de diviser le chiffre d’affaires du groupe par 2,5 entre 2000 et 2005. Et de résister à toutes les tempêtes, même quand il assure vouloir construire une « entreprise sans usines», but en passe d’être atteint, vu le rythme des plans sociaux qui se succèdent chez Alcatel, fusionné avec l’Américain Lucent il y a deux ans.

    Oui, Tchuruk est un survivant. Seul contre tous, ou presque, bien loin de la flatteuse réputation qui l'avait précédé chez Alcatel. « Le meilleur manager du pays à la tête de la plus belle boîte de France, c’est la success story garantie », osait Marc Viénot, son éphémère prédécesseur chez Alcatel-Alsthom en 1995, lors de la nomination de ce fils de commerçants arméniens exilés à Marseille après avoir fui la Turquie. Serge Tchurukdichian, son nom pour l'état civil, force vite les portes d'un ascenseur social qui toussottait moins qu'aujourd'hui : lycée Thiers à Marseille, Polytechnique, dont il sort ingénieur de l'armement, puis une carrière sans faute, entre le pétrolier Exxon, le chimiste Rhône Poulenc, et Total, qu'il réussit, après sa nomination comme PDG, à redresser contre toute attente.

    Chez Alcatel Alsthom,  le bilan est -comment dire ? - sensiblement différent. Rares sont désormais les défenseurs des cadrages-débordements stratégiques de cet ancien trois quarts de rugby, qui restera comme l'homme qui a démantelé un conglomérat (turbines, TGV, télécoms etc) certes en crise, mais qui tenait la dragée haute à son jumeau allemand Siemens, pour en faire un “pure player” des télécoms, au moment même où le secteur entrait dans la plus grande crise de son histoire. Alcatel se sépare d'Alsthom, qui perd finalement son H et sa santé, qu'il recouvre à peine aujourd'hui. En termes d'emplois, ça donne ça : 120 000 en moins, de 200 000 salariés à moins de 80 000 aujourd'hui.


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    Et ça continue. La patronne opérationnelle Patricia Russo vient d'annoncer 4000 nouvelles suppressions d'emplois, dont 400 en France. Les arguments ne sont pas forcément condamnables  : marché difficile (vrai, les concurrents Ericsson et Cisco souffrent aussi), concurrence des Chinois, notamment Huawei et ZTE (low-cost au départ, mais qui montent peu à peu en gamme), et tout le tralala habituel de recherche de compétitivité. Kamikaze Pat, son surnom aux Etats-Unis, oublie juste une petite précision : pour elle, c'était ça ou la porte, les administrateurs commençant à sérieusement s'impatienter devant le manque de résultats du groupe. Voir à ce sujet
le papier très complet de Challenges cette semaine.

    Et Tchuruk dans tout ça ? Il ne doit son maintien au poste de président du conseil d'administration qu'au fait qu'il faut une majorité des deux tiers au conseil pour l'évincer. Son départ prochain, au cas où il en accepterait le principe, ne risque pas de faire verser la larmichette de rigueur à quiconque. A un détail près : son remplaçant pourrait être un ancien ministre des finances et patron de France Télécom, pas vraiment réputé pour sa mansuétude et la douceur de ses méthodes. Un certain Thierry Breton. Les syndicats en salivent d'avance.



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