Moreno, ce héros

Publié le par GameTheory




rolandnb.gif    Nom : Moreno. Prénom : Roland. Profession : inventeur. «Des trucs qui ne servent à rien, la plupart du temps», c’est lui-même qui le dit. On lui doit notamment le Matapof, une machine à tirer à pile ou face, qui «aide beaucoup dans les moments d’indécision». Le Pianok, un piano qui tient dans la main et annihile vos tympans à la moindre utilisation. Le Danseur, deux rondelles de métal qui “dansent” de bas en haut sur une tige verticale, sans aucun rapport avec la musique à laquelle on connecte l’objet. Ou encore le Radoteur, logiciel basé sur un algorithme de génération automatique de mots nouveaux, à partir de listes de mots issus du dictionnaire.

    D’aucuns crient déjà au clown. A l’aimable bouffon. Ils ont tort : le Moreno en question a aussi déposé, en 1974, les brevets de la carte à puce. Ceux-là même dont les droits lui ont permis à sa société, Innovatron, de prospérer pendant de nombreuses années. «J’ai eu l’idée après avoir fumé un joint», résume-t-il avec sa bonhommie coutumière.

    Sacré CV que celui de cet inventeur à bretelles, pote de Michel Polac, Gotlib et Cavanna. Dans les années 60, le bonhomme collectionne les jobs pourris comme d’autre les pipes en bruyère : employé de bureau à la MNEF, employé aux écritures au ministère des Affaires sociales, moniteur de luge, reporter à Détective, coursier à l’Express, éditorialiste à l‘Echo de la presse et de la publicité, chroniqueur au Bulletin du péri-alpinisme, secrétaire de rédaction à Chimie actualités.

    Et puis un jour, ce coup de génie : créer une carte mémoire portative dotée de moyens “inhibiteurs”, qui ont pour rôle de protéger l'accès à la mémoire, en lecture comme en écriture. Les applications de ces brevets se nichent partout : carte téléphonique, carte de crédit bancaire, carte Vitale, carte SIM, pass Navigo. Du jour au lendemain, Moreno est adulé pour son invention, qu’il affirme totalement inviolable.

tba-2.jpg    Jusqu’à cette funeste année 2000. La presse s’affole : un informaticien surdoué, Serge Humpich, aurait réussi à casser les protections de la carte à puce de Moreno. Impossible, maintient l’inventeur dans un des monologues lyrique qu’il affectionne tant : «La carte est une citadelle, une sorte de Fort-Knox toute de silicium, d'aluminium, de bore, de phosphore, et autres impuretés qui lui confèrent sa perfection.»

    Mais la presse persiste. Alors l’ami Moreno s’énerve. Et prend un pari : il offre un milllion de francs à celui qui arrivera à lire ou écrire quelque chose sur une carte bancaire, ou à en trouver le code confidentiel. Conditions de l'épreuve : «Le joueur restera enfermé pendant un mois dans un laboratoire, équipé de tous les instruments logiques dont il souhaitera disposer y compris une liaison, aussi rapide qu’exigé, avec un ordinateur de quelque puissance que ce soit.»
   
    Seul trois rigolos contactent l’inventeur : deux jeunes hackers boutonneux, et un pauvre bougre criblé de dettes. Mais personne ne tente le pari. Humpich, en fait, n'a jamais réussi à s'introduire dans la carte pour en lire une information secrète ou pour en modifier le contenu. Il n'a fait que décrypter une clé, mise en place par les banques et correspondant à diverses fonctions complémentaires de sécurité. L’honneur de Moreno est sauf. Pour la peine, il invite toute la presse à un cocktail.

    Aujourd’hui, Moreno est toujours à la tête d’Innovatron, qui exploite encore quelques brevets pas encore tombés dans le domaine public. Il tient une espèce de blog assez étonnant, Déliro, où il a décidé de mettre en ligne l’intégralité de son best-seller, Théorie du bordel ambiant, un tordant mélange d’autobiographie, d’humour façon Desproges ou Cavanna, et de considérations philosophico-mathématiques.

   On trouve d'ailleurs un délicieux avant goût du ton de ce bouquin dans cette interview de 1968. Grand moment de télé pour un sacré bonhomme.


 




Publié dans Grands fauves

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