La guerre en HD

Publié le par GameTheory


   
   
HD.jpg
    Qu’on se le dise, c’est la guerre.
   Va y avoir du sang sur les murs. Les gros bonnets de l’électronique grand public l’assurent : un peu plus de dix ans après sa création, les jours du DVD sont comptés. Et la guerre de succession a commencé. Qu’importe si seulement 16% du parc installé de téléviseurs est compatible avec la haute définition. Deux formats de vidéo HD s’affrontent. A gauche, le Blu-Ray de Sony. A droite, le HD-DVD de Toshiba. L’enjeu : un marché estimé à 22 milliards d’euros en 2010 par les analystes du Santa Clara Consulting Group. Connais pas ces types, mais leur nom sonne bien.


     Dans cette lutte sans pitié, chacun compte ses soutiens. Sony peut s’appuyer sur des poids lourds de l’électronique grand public, Samsung, Panasonic, Pioneer, Philips et des majors du cinéma, comme Fox Pathé, Gaumont et Disney, tous réunis dans l'association Blu-Ray Partners. Toshiba est notamment soutenu par Microsoft, Intel, la Paramount et Universal. Et au milieu, le grand bal des faux culs : pas mal de grands acteurs qui n’ont pas encore fait leur choix, comme les fabricants informatiques HP et Acer, ou des petits malins comme LG, qui lancent des lecteurs hybrides pour ne pas avoir à se mouiller. Les studios Warner, eux, avaient envisagé de lancer des disques lisibles sur les deux types de lecteurs, avec un face Blu-Ray et une face HD-DVD, mais ils ont récemment renoncé au projet.

    Blu-Ray avait fait son grand show  il y a deux semaines, avec force petits fours et discours d’autocélébration. Le HD-DVD a fait de même aujourd’hui.  Mêmes discours emphatiques, même manipulation des chiffres GFK (l'institu d'études de références) pour en extirper ce qui arrange son camp,    même volonté d'acheter journalistes et faiseurs d'opinions : 5 Blu-Ray offerts chez Sony, et carrément un lecteur HD-DVD pour tout le monde chez Toshiba.    Eh oui, la guerre se gagne parfois sur des petites attentions. Surtout à destination d'un public dont on ne peut pas dire qu'il soit étouffé par ses principes éthiques.

    Cette remarque de Saint-Just effectuée, une constatation. Ça commence à cogner dur entre les deux camps. Bataille de chiffres, intimidations, promesses, tout y est. Une grande cour de récré où on remplace les billes par des millions d’euros. En gros, ça donne ça :
            - HD-DVD : «Moi je vends plus de lecteurs de salon que toi, avec 72% de parts de marché.
            - Blu-Ray :  Ouais mais moi, avec les ventes de Playstation 3, qui font aussi lecteurs de disques Blu Ray, je t’explose ta sale face de con. On sera à 600 000 à Noël, tu seras même pas à 100 000.
            - HD-DVD :  Ouais, mais moi, je vends en moyenne 5 films par lecteur vendu, alors que tu trimes pour arriver à 0,72. Trop nul.
            - Blu-Ray :  Même pas mal. On vend quand même beaucoup plus de films que toi en France et aux Etats-Unis, c’est l’institut d’études GFK qui le dit.
            - GFK :  Mais euh. Me mêlez pas à ça, hein, vous arrêtez pas de triturer mes chiffres pour leur faire dire n’importe quoi. Après, je passe pour le con qui sait pas ce qu’il dit…
            - Blu-Ray et HD-DVD :   Toi, ta gueule, c’es quand même pour ça qu’on te paie.
            - GFK :  Ouais, c’est ça. Screugneugneu.»

   Un lecteur Betamax. Ouais, c'est vintage.
    Les guerres de formats. 
Un grand classique de l’histoire du high tech. Le plus bel exemple fait un peu vintage aujourd’hui, mais il est goûtu. Il date des années 70, et opposait le format de cassettes vidéo VHS de JVC au Betamax de Sony. Là aussi, chacun avait son camp : Toshiba, Sanyo, NEC, Aiwa, et Pioneer du côté de Sony. Du côté du VHS, Matsushita (Panasonic), Hitachi, Mitsubishi, Sharp, et Akai. Détail délicieux, il y avait même un troisième larron, et pas des moindres : Philips, avec son V2000. Le marché s’est vité décanté en faveur du VHS : en 1986, le format de JVC captait 85% du marché, Betamax et V2000 se partageant équitablement les 15% restants. Et si Philips à stoppé la fabrication de son format au milieu des années 80 pour lancer des produits VHS, Sony a continué la fabrication du Betamax, qui se vendait un peu en Amérique du Sud et au Japon, jusqu’en 2002. Le Japonais est fier, il ne plie pas. Et Sony avoue rarement qu'il a perdu.

    Sur quoi se fonde la victoire d’un format ? La légende – et la plupart des spécialistes- assure que le Betamax a perdu malgré des performances supérieures.  Quelques esthètes débattent encore de la question, faut bien occuper ses RTT. Un consensus se dégage aujourd’hui autour de l’idée que la VHS a gagné pour trois raisons : parce qu’elle a proposé plus tôt que le Betamax des cassettes de deux heures, qui permetttent d’enregistrer un film en entier, quand le concurrent vendait des K7 d’une heure ; parce que ce format était plus ouvert que le Betamax et JVC moins gourmand en termes de royalties ; et aussi, plus sympathique, parce que JVC a accepté que l’industrie du porno adopte son format, quand Sony s’enferrait dans une posture de dame patronesse coincée du fondement.

    Pour le DVD dans les années 90, il n’y eut quasiment pas eu de débat, toute l’industrie ou presque se rangeant derrière le format. Pour remplacer le CD, c’est l’inverse : aucun des deux formats actuellement en concurrence, DVD Audio et SACD, n’a –encore- réussi à s’imposer. Certains formats ne s’imposent d’ailleurs jamais, mais perdurent sur des niches, comme le Minidisc, prisé des musiciens amateurs, qui enregistrent facilement et avec une bonne qualité de son leurs morceaux, le Digital Audio Tape (tentative de Sony de remplacer les cassettes audio), longtemps utilisé comme master en studio. Ou encore le fameux LaserDisc, sorte de DVD avant l’heure, dont le public s’est réduit aux cinéphiles un peu friqués.

    Pour le résultat de la lutte Blu-Ray - HD-DVD, ne comptez pas sur moi pour un pronostic. La communauté des spécialistes souhaite une victoire du HD-DVD, en grande partie du fait de leur détestation de Sony, souvent - et parfois à raison- perçu comme arrogant, voire suffisant. Mais la puissance des marques qui soutiennent le Blu-Ray peut aussi faire pencher la balance. Et la baisse du prix de la Playstation 3 à 399 euros, lecteur Blu-Ray en plus d'être une console, est une excellente nouvelle pour le camp Sony.

La bonne centaine de lecteurs HD-DVD offerts aux journalistes va-t-elle faire pencher la balance ?  Je vous invite à regarder avec attention les papiers de ces prochains jours, histoire de voir si c'est efficace.







Publié dans Attentats

Commenter cet article