Boeing bling bling

Publié le par GameTheory

  


787-3-web.jpg    Le journaliste aime parfois à cultiver des réflexes pavloviens. Il y a deux ans, il était de bon ton de s’extasier devant la réussite d’Airbus. L’ambition du programme A380. Le modèle d’organisation transnationale de l’ancien consortium. Le téléspectateur avait même eu droit à un opéra-bouffe d’autocélébration en prime time, présenté par Michel Drucker et intitulé “L’envol d’un géant”. Grand moment de télé publique, de chauvinisme incontrôlé aussi, le tout financé en grande partie par les collectivités locales de la région de Toulouse.

    Depuis, les retards du programme A380 sont passés par là. Les querelles d’état-major chez EADS aussi. Airbus est redevenu has been. Qu’importe si le groupe européen a quand même reçu commande de 854 appareils sur neuf mois, seulement 40 de moins que Boeing. Qu’importe si entre janvier et septembre, Airbus a livré 330 appareils contre 329 pour Boeing. Qu’importe si sa baisse de la part de marché de la filiale d’EADS est avant tout due à un euro qui n’a jamais été aussi fort. Pour une bonne part de presse, l’équation est simple. Boeing : bien. Airbus : pas bien. A380 : nul. Boeing 787 : révolutionnaire. C’est simple, l’économie.

    Mais non, l’économie, ce n’est pas si simple. Les retards annoncés hier du nouveau 787 de Boeing  – le “Dreamliner”, on a fait modestie en seconde langue chez Boeing- viennent à point nommé pour le rappeler. Pour l’instant, les retards sont annoncés à six mois, mais ils pourraient atteindre deux ans en raison des tests à effectuer sur les nouveaux matériaux composites utilisés par Boeing. Deux ans, c’est le retard de l’A380, dont le premier exemplaire sera livré lundi à Singapore Airlines. Boeing devra peut-être apprendre à moins jouer les bons élèves condescendants, son mode de communication depuis quelques années. Surtout quand on sait qu’une partie du retard est due à une pénurie de rivets…

    Faut-il jeter le constructeur américain aux orties pour autant ? Certainement pas.  Les tendances, dans un secteur de long terme comme l’aéronautique, se jugent sur des années, par sur des retards de six mois ou deux ans. Le 747 de Boeing, son grand best-seller, avait connu de multiples problèmes de moteurs, de sécurité, de fiabilité, qui avaient retardé sa sortie d’usine.  Le groupe de Seattle avait même joué sa survie sur le succès de ce modèle, frôlant la banqueroute dans les années 70. Le pari s’est révélé payant : le 747 s’est vendu à plus de 1500 exemplaires, et a permis à Boeing de rester dans une situation de monopole sur le segment des grands porteurs pendant près de 40 ans, jusqu’au lancement de l’A380, qui va redistribuer les cartes sur le marché.

    Au delà des effets d’annonces  et des coubes de ventes qui se croisent régulièrement, les deux groupes sont aujourd’hui au cœur d’une double révolution : technique, avec l’arrivée de matériaux composites –parfois contestés- qui remplacent peu à peu le métal ; et organisationnelle, avec un recours accru à la sous-traitance : Boeing a fait le choix de sous-traiter la majorité de la production de l’appareil, près de 70% de la fabrication des pièces étant confiés à des prestataires extérieurs. Airbus est en train de délaisser sa tradition de fabrication en interne pour suivre le même chemin.

    C’est sur la gestion de ces deux évolutions de long terme que se jouera la lutte entre Boeing et Airbus. Pas sur un retard de six mois.



Publié dans Attentats

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