Mardi 20 octobre 2009



         Aigreur, amertume, tristesse ineffable. Ne nous voilons pas la face, pondéreux lecteur : on n’aura pas appris grand-chose à ce fameux procès Clearsteam. Imad Lahoud mythomane ? On le sait depuis les années 40. Gergorin dérangé du bulbe ? Info faisandée tel le ravioli chinois. Denis Robert et Florian Bourges à la ramasse ? On l’aurait deviné. Pas même de quoi taper à bras raccourcis sur Villepin, sinon les notes en sanscrit de papy Rondot, qui nécessitent une nouvelle pierre de Rosette pour être traduites en français. Bref, malgré trois semaines de procès, pas de révélation, d’aveu, encore moins de collapsus en pleine séance. Le vide.

 

          Faut-il tout jeter pour autant ? Négatif. Les excellents suivis de la Tribune, Challenges ou le Monde mettent en évidence l’émergence d’un personnage. D’un cador, d’une gueule, que dis-je, d’un héros des temps modernes. Je veux parler de JLG, dit le Corbeau, aka Jean-Louis Gergorin. Celui-là même dont le procureur est en train de charger la barque, quitte à faire d'Imad Lahoud un simple assistant zélé.

 

Pourtant, je l’affirme haut et fort : Gergorin est un type en or. De ses obsessions cosaques à sa guégerre face à Thomson-CSF en passant par ses « avions renifleurs », voici trois raisons de sauver le soldat Gergo.

 


            1) Cet homme voit des mafieux russes partout

 

 

Le 14 mars 2003, Jean-Luc Lagardère, patron historique de Matra et cofondateur d’EADS, décède à l’hôpital Lariboisière de Paris, à 75 ans. Diagnostic des médecins : encéphalomyélite aiguë disséminée. La maladie est rare, surtout à cet âge avancé, encore plus rarement mortelle, de l’ordre de 5% des cas. Mais personne, ni l’héritier Arnaud Lagardère, ni sa veuve, ni ses lieutenants, ne mettront en doute la version officielle de ce décès.

 

Personne, sauf un homme : Jean-Louis Gergorin. Proche de Jean-Luc Lagardère, stratège reconnu et paranoïaque consommé, Gergo se plonge dans la littérature sur cette fameuse maladie. Et découvre la trace d’un programme militaire soviétique d’armes biologiques, baptisé Biopreparat, qui avait travaillé sur un type de pathologie similaire : la destruction de la gaine de myéline qui entoure les neurones. Le résultat fait froid dans le dos : une sorte de sclérose en plaques accélérée, qui aboutit à une mort rapide. Du moins chez le rat.

 

 

 

 


 

 

Gergorin active ses réseaux dans le renseignement français. Multiplie les rencontres avec des spécialistes plus ou moins obscurs. Et arrive à la conclusion que la technologie existe toujours, et qu’elle est même vendue par des scientifiques à des groupes mafieux dans le cadre de la collusion entre services secrets ex-soviétiques et mafias locales, une des grandes théories géopolitiques du bonhomme.

 

Gergo n’en démordra jamais. Son hypothèse est simple : le syndrome de Hurst contracté par Lagardère n’a statistiquement presque aucune chance d’être de cause naturelle. Or qui aurait pu en vouloir à Jean-Luc Lagardère ? Des Russes, à l’affût d’une prise de contrôle ou d’une déstabilisation des groupes Lagardère et EADS, plus ou moins ouvertement alliés à des ennemis historiques de Lagardère, comme le patron de Thomson-CSF Alain Gomez. La suite, on la connaît. Gergo se lie d’amitié avec Imad Lahoud, remonte les infos à Rondot, qui prévient Villepin : l’affaire Clearsteam 2.

 

 

 

2) Cet homme a sauvé l’oiseau à qui on voulait couper les ailes

 

 


Alain Gomez avait trouvé le nom de code en regardant un idéogramme chinois. « Couper les ailes de l’oiseau ». Nom imagé pour un objectif plus prosaïque : flinguer Lagardère. En gros, Gomez veut éviter une prise de contrôle de son groupe, Thomson-CSF, par son concurrent Matra, dirigé par Jean-Luc Lagardère. En ce début des années 90, chaque camp fourbit ses armes. D’un côté, un Lagardère aux abois après le plantage de la Cinq, tentant de se refaire une santé en récupérant un Thomson qu’il espère voir privatisé. De l’autre, un Gomez prêt à tout pour éviter ce scénario.

 

Les règles de la guerre entre les marchands d’armes français ont toujours été claires : pas de règles. Les deux camps s’y plient sans effort excessif. Gomez –surnom : « l’éboueur »-  ouvre le bal : cet ancien para, qui avait flirté avec l’OAS avant sa conversion chevènementiste, est accusé de rémunérer grassement un avocat sino-américain, William Lee, et un petit actionnaire de Lagardère, pour attaquer la fusion Matra-Hachette qui a permis à Jean-Luc Lagardère de sauver son groupe.

 

 



 

La guérilla juridique laisse vite place à une guerre de marchands d’armes. Tout y est ; les agents de la DGSE, les menaces de mort, les mots de passe –«Je suis là pour encadrer le cercle », mot de passe des secrétaires à veste pieds de poules noirs et blancs et Financial Times sous le bras qui vont chercher les valises de biftons. On verra même le patron de Thomson, en 1998, jeter une valise contenant 1,5 million de francs dans un escalator de la station de RER musée d’Orsay à la secrétaire du fameux avocat. « Un secours à un ami persécuté », affirmera-t-il sans rire à la barre du tribunal.

 

Dans le camp d’en face, c’est l’ami Gergo qui est à la manœuvre. Lui aussi joue les porteurs de valises, sauf que celles-ci sont destinées à faire taire les plaignants. 6 millions d’euros pour acheter un silence, selon ses propres dires. Gergorin fait aussi jouer ses contacts à la DST, dont un des agents testera la bête à deux dos avec l’autre secrétaire de Lee pour lui soutirer des informations. D’ennemi juré, Gomez vire à l’obsession pour Gergorin. Le Lagardère Boy voit la patte du rival honni partout : dans la mort de Jean-Luc, ou dans les agissements de ses concurrents en interne, comme Philippe Delmas. Celui-là même qui dira de Gergo : "Sa conviction, c'est que les seules personnes dignes de confiance sont celles dont on tient les couilles dans un étau."

 

 

 

 

L’épilogue de la guerre Thomson-Matra en paraîtra presque décevant : un match nul, façon catenaccio. Thomson est privatisé, Gomez jeté avec l’eau du bain, mais Lagardère ne mettra jamais la main sur le groupe, délesté de son activité électronique grand public et rebaptisé Thales. Gomez, vieilli mais toujours alerte, n’a pas raté l’occasion d’allumer son ennemi au procès Clearstream, en assurant que le pipotage des listings portait la patte Gergorin. Comme un bref relent du bon vieux temps des barbouzeries.

 

 

 

3) Cet homme pratique un français délectable et fleuri

 

 

          L’ordonnance de renvoi de Jean-Louis Gergorin devant le tribunal correctionnel dans l’affaire Clearstream est un régal. De ces jouissances linguistiques qui illuminent la journée, nourrissent le corps, élèvent l’esprit. Le juge d’instruction y détaille la terminologie de ses lettres envoyées au juge van Ruymbecke pour l’appâter.

 

Et là, c’est un festival. « Panique chez les crapules à Luxembourg », « système de blanchissement et de noircissement », « dévoiement d’un extraordinaire système financier et informatique au profit d’intérêts crapuleux et même maffieux ». Le tout parachevé par l’emploi choisi des lettres capitales -« l’Exode des Crapules » - et de la parenthèse -« noient le poisson (pourri) ». Ses préconisations ? « Nettoyer ces eaux qui ne sont plus très claires. »

 

 


 

A la barre du procès Clearstream, Gergo a fait son mea culpa : « J'étais coupé du réel, vulnérable » ; « Je trouve mes expressions grotesques, elles me répugnent. » Avant de replonger avec délectation quand le procureur le titille : « Méfiez-vous des gens brillants, diplômés ! Souvenez-vous de l'affaire des avions renifleurs ! Deux hurluberlus ont convaincu un aréopage de polytechniciens et de ministres que l'on pouvait détecter des nappes de pétrole avec des avions ! »

 

D’avions renifleurs, on risque de ne pas beaucoup parler cette semaine au procès Clearstream. On évoquera plus certainement des peines, et lourdes, pour un corbeau qui s’est révélé tour à tour professeur Nimbus jouissif, pantin dégingandé à la voix de crécelle, et machine de guerre impitoyable d’une lutte entre marchands d’armes presque trop belle pour être vraie.

 

 


 

 

 

Qu’on soit bien clair : une condamnation de Gergorin ne serait pas illogique dans le principe. Mais à bien y regarder, à quoi se résume cette affaire ? A un pipotage de fichiers Excel par un gang de pieds nickelés paranoïaques, avec le soutien plus ou moins actif de politiques en lutte d’egos, Villepin bien sûr, mais aussi Alliot-Marie et Sarkozy, lequel était au courant très tôt de la machination. Les puristes peuvent trouver ça scandaleux, attentatoire à des réputations, ordurier et immoral, avec raison. Les juristes y voient un délit, avec raison aussi. Mais dans cette affaire, pas de mort, pas d’argent détourné, pas d’enrichissement personnel.

 

Le vrai procès des Gomez, Delmas, Gergorin, Martinez et compagnie serait celui de la guerre des marchands d’armes des années 90. Celui-là a déjà eu lieu, en partie, et s’est embourbé entre relaxes et non-lieux. Alors, en attendant le souffle froid du verdict Clearstream, en attendant qu'on nous amène la tête de l'intéressé sur un plateau, permettez que je dépose un cierge à la santé de l’ami Gergo.


 

Pour plus d’infos, deux bouquins : Le Bal des ambitions, de Véronique Guillermard et Yann Le Galès (Robert Laffont), et Rapacités, de Jean-Louis Gergorin (Fayard).


Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Vendredi 16 octobre 2009




         Il fut un temps où Didier Lombard n’était pas PDG de France Télécom. On parlait alors plus de dette que de suicides, de cessions d’actifs que de mal-être au travail, de recherche de cash que de « pêche aux moules ». Un énarque bon teint à brushing poivre et sel -Michel Bon- avait légué 70 milliards d’euros de dette à une brute épaisse à tignasse virevoltante  -Thierry Breton. Certains mobiles Orange affichaient encore Itineris ou Ola, Orange Business s’appelait Equant, on enterrait les derniers Tam-Tam et autres Tatoo en regardant des pubs SFR avec Marcel Desailly. C’était il y longtemps, enfin, un peu, enfin, pas tant que ça. C’était en 2002.

 


          Sept ans plus tard, la vindicte populaire s’emploie à lyncher Didier Lombard. Les arguments se défendent : une vingtaine de suicides dans le groupe, des salariés de FT qui se font hara-kiri en pleine réunion, une communication où le grotesque («la pêche aux moules ») le dispute à l’indécent (la « mode des suicides »), un manque évident d’empathie à son déplacement à Lannion. Tout cela est vrai, et ce n’est pas la grande prêtresse en communication du groupe, Caroline Mille, qu’on avait déjà vu à l’œuvre avec l’inénarrable ex-patron d’Alcatel Serge Tchuruk, chantre de l’ « entreprise sans usine » et sans bénéfice, qui va passer du baume sur les plaies.

 

 



 

          Mais enfin, mes enfants, mais enfin. Dans son empressement légitime à éviscérer les coupables, la vindicte populaire en question oublie un peu vite un homme, qui se garde bien de se rappeler au bon souvenir du grand public. Un homme pourtant au centre d’une politique managériale que Lombard n’a fait que poursuivre, et j’oserais même dire, un peu ramollie : Thierry Breton, actuellement patron de la société de services informatiques Atos Origin, boîte qui est un peu au CAC40 ce que Pierre Laigle était à l’équipe de France : un cadre de l’équipe A’.


 

          Thierry Breton, c’est une école de management à lui tout seul. Ni X, ni énarque, mais héritier fidèle d’un gourou de la spécialité, l’ex-patron de Bull et de CarnaudMetalBox Jean-Marie Descarpentries, théoricien de la « conduite du changement dans l’entreprise ». Breton, chez Bull et Thomson, avait appliqué les méthodes du maître, quelques litres de testostérone en plus : management par la peur au mieux, par la terreur au pire, plans pluriannuels avec objectifs chiffrés intenables ou presque, grand ménage de ceux qui résistaient où dont la ganache ne lui revenaient pas. Soit l'exact inverse du titre de son polar, Softwar, littéralement "guerre douce".

 

 


 


          Nommé à la tête de FT en 2002 pour redresser le groupe suite à la gabegie des années Bon, il ne change pas son style d’un iota. Le plan « Ambition FT 2005 » claque comme un coup de trique : 15 milliards d’euros de cost killing, dont 6 confiés à Louis-Pierre Wenes, le directeur des achats dont Lombard fera son numéro deux ; humiliation publique des patrons de filiale lors d’un séminaire où ils se font aligner un par un sur une scène devant leurs camarades tétanisés ; 22 000 suppressions de postes en trois ans ; enclenchement de la politique de départs, volontaires au départ, et qui le seront de moins en moins le temps passant. Il n’y avait qu’à voir le soulagement de beaucoup au siège de la place d’Alleray lorsque Breton annonça sa nomination à Bercy en 2005.


 

C’est à cette époque que sont plantés les germes de la crise actuelle. Didier Lombard, le DRH actuel Olivier Barberot, Louis-Pierre Wenes ? Tous des Breton Boys. Lombard est loin d’en être le plus sanguinaire, mais il sait étêter le N-1 façon coupe-coupe : Michel Combes, Didier Quillot, Jean-Noël Tronc, Julien Billot, Olivier Sichel, toute la troupe de quadras des années Bon est décimée pour faire place à des mollassons qui ne le contestent pas (le directeur stratégie Georges Penalver) ou des bourrins débarqués de AT Kearney (Louis-Pierre Wenes).

 

 

 


          Non, Lombard n’est pas un monstre. Pas non plus le stratège dont il aime à endosser le costume, malgré son passage à le direction de la stratégie du ministère de l'Industrie : il a surpayé les droits du foot pour quelques dizaines d’abonnements à sa chaîne, et failli racheter au prix fort l’opérateur scandinave TeliaSonera à quelques mois de la crise. Non, Dédé est avant tout un ingénieur, un technicien. Un type qui, dans sa jeunesse, aurait vendu père et mère pour diriger le CNET, le machin R&D d’où sortira notamment le Minitel.


 

Pas un mauvais bougre, Dédé, pas un grand humaniste non plus : un homme obsédé par la technologie, capable de disserter des heures sur son Technocentre, sur son Explocentre, sur sa LiveBox spécial Pologne, sur son mobile-qui-fait-télécommande. Un bonhomme arc-bouté sur ses objectifs, dont il étudie l’avancement en conseil d’administration en y adjoignant des flammes vertes (accompli), orange (en cours) ou rouge (urgence). Un patron aux airs de patapouf capable de lâcher son pote Wenes en rase campagne pour sauver sa tête pour encore quelques mois. Un homme qui ferait bien de larguer au plus vite les derniers relents de politique Breton.


 

 


Par GameTheory - Publié dans : Grands fauves
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Jeudi 1 octobre 2009




        Alain Minc est un type en or. De ces stakhanovistes de la pensée qui balancent leurs jugements définitifs sur le monde, l’andouillette AAAAA ou la reproduction des coléoptères en milieu humide avec la régularité d’une exhalaison méthanière de vache Prim'Holstein. C’est bien vu, parfois, grotesque, de temps en temps, mais le lecteur finit toujours par trouver dans la logorrhée de Thelonious Minc la saillie qui lui parle, qui chatouille son intellect, qui résume en cinq mots ce qu’il ne peut énoncer en trois pages.

 

On appelle ça l’effet Minc. Aussi efficace que la commission qu’il facture à ses clients raiders boursiers, comme Vincent Bolloré, quand ses conseils d’investissements tournent au jackpot. On connaissait le 1% logement, le bonhomme a inventé le 1% Minc. Quand Bolloré empoche plus d’1,5 milliard d’euros de plus-value en achetant et revendant des titres du fabricant de tubes sans soudure Vallourec, Minc encaisse 15 millions d’euros. Ca laisse le temps de travailler son prochain essai sur le monde qui vient.

 

 

 

Bref. Que raconte Tonton Minc en ce moment sur les ondes ? Que « 90% des Français sont hors crise » (Europe 1). Qu’« Apple est un bienfaiteur de l’humanité » (Usine Nouvelle). Et qu’il ignore si la crise lui fait perdre du chiffre d’affaires : « A  mon niveau de privilèges, je ne sais même pas. Peut-être bien que je gagne un peu moins » (VSD). Délicieux de cynisme, délectable de drôlerie. On rit, on commence à s’habituer, et puis, au détour d’un compte-rendu d’un obscur débat avec Jean-Luc Mélenchon, on tombe sur la perle : « La dette, à ce niveau, ne s’éponge plus que de deux manières, par la guerre ou par l’inflation. »

 


Là, on arrête de rire. Et on réfléchit. Traditionnellement, la vulgate libérale ne voit que deux moyens de résorber les colossaux déficits publics engendrés par la crise actuelle : la croissance (avec ses rentrées fiscales plus importantes), et l’augmentation d’impôts. D’où l’accusation de faire payer aux générations futures les errements de la gestion actuelle. Minc rajoute un autre moyen – le politiquement correct caractéristique de SoBiz l’empêchant d’examiner sérieusement la solution guerrière : l’inflation.

 

 

 


L’idée est séduisante. On ne parle évidemment pas de l’hyper-inflation, des brouettes de billets des années 20, de la République de Weimar en Allemagne où les prix doublaient toutes les 49 heures. Non, on envisage ici une inflation soutenue mais maîtrisée, de 3 à 4%, bien au-delà de l’obsession maladive de la BCE de la maintenir à moins de la moitié. Et là, les résultats sont étonnants : la Société Générale a calculé que 4 % d'inflation annuelle sur quinze ans feraient refluer, sur la période, les dettes publique et privée françaises de 75 points de produit intérieur brut. Le tout sans un centime d’impôt supplémentaire.


 

Pourquoi ? Parce que la hausse des prix accroît les revenus des entreprises et de l'Etat - et des ménages quand les salaires sont indexés -, alors que la charge de la dette reste constante. L’autre avantage, c’est que l’inflation favorise le travail (si les salaires sont indexés sur l’inflation) au capital (qui est peu à peu rogné par la hausse des prix).

 

 

 

L’inflation, c’est donc avant tout une taxe. Un impôt qui frappe l’argent qui dort, les rentiers, et les créanciers. Or qui sont les créanciers de l’Etat ? Les banques. Ces mêmes banques qui ne doivent leur survie, ou au moins leur retour actuel aux bénéfices, qu’à l’intervention de la puissance publique. Ces mêmes banques type BNP Paribas qui, lorsqu’elles « remboursent » l’Etat de son aide, le font au cours de bourse du 31 mars, date de leur entrée au capital, alors que ledit cours a pris 113%. Manque à gagner pour l’Etat, calculé par Libé : 12 milliards d’euros, dont la moitié due à la seule BNP Paribas. Chapeau, les artistes.

 


On ne va donc pas verser la larmichette sur le sort des créanciers. Ni sur celui des rentiers et des boursicoteurs, dont l’inflation ronge les plus-values. L’histoire a déjà montré qu’un tel traitement était possible. L’inénarrable Jacques Marseille qui, quand il parle de ce qu’il sait, ne raconte pas que des billevesées, évoque deux épisodes : la mort de Louis XIV, suivie d’une période d’inflation qui dégonfla la dette de l’Etat et dont les bénéfices ont irrigué la croissance du XVIIIe siècle. Et les années 20, lors desquelles un créancier qui aurait détenu 100 francs d’obligations d’Etat en 1913 aurait vu sa créance en monnaie réelle s’effondrer à 23 francs en 1925.



 

 

 

Regardons les exemples étrangers, tiens. Petit rappel du Monde : en 1946, la dette des Etats-Unis atteignait 108,6 % de son produit intérieur brut (PIB). En 1960, ce ratio était tombé à 45,7 %, en raison de la croissance du PIB - elle avait retiré 33,4 points au ratio d'endettement - et de l'inflation - qui en avait enlevé 29,3 points. Pareil au Royaume-Uni, où le ratio dette sur PIB a été ramené de 248,5 % en 1946 à 118,1 % en 1960, en particulier grâce aux effets conjugués de l'inflation (- 106,7 points) et de la croissance (- 46,6 points).


 

 

Pas de quoi s’enflammer, ceci dit. D’abord parce qu’une telle cure d’inflation nécessiterait de revoir les statuts de la Banque centrale européenne dans un sens moins anti-inflationniste, à l’unanimité des pays membres : c’est une bonne occasion de le faire enfin, mais il va falloir tirer Mamie Merkel par les oreilles, ou faire sortir l’Allemagne de l’Eurozone…  Ensuite parce qu’il y a une condition essentielle aux bienfaits de l’inflation : que les salaires soient indexés sur celle-ci, sous peine d’une perte de pouvoir d’achat. Il n’y a plus d’indexation en France depuis les années 80, excepté pour le Smic. Il y a donc du boulot, mais le débat mérite d’être ouvert.

 

 


 


Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Mardi 22 septembre 2009


Trêve de mauvais esprit. Fi de blagounettes perfides. Pause dans l’acerbe, dans le rigolard, dans la saillie drôlatique. Aujourd’hui, SoBiz a décidé de faire dans le béat. De parler des trains qui arrivent à l’heure. D’évoquer ces boîtes dont on ne parle pas, ou peu, et qui le méritent pourtant : celles qui ouvrent des usines en France malgré la crise. Qui prouvent, bétonnière à l’appui, que la vulgate libérale de l’impossibilité-de-produire-en-France est une aimable plaisanterie.

 

Soyons clair. Le propos n’est pas de dire que la crise s’est envolée avec le parachutage du brushing d’Estrosi au secrétariat d’Etat à l’Industrie. Ni que l’industrie française en ait fini avec les licenciements, restructurations, problèmes de trésorerie, occupations d’usines, ou vrais-faux plans de reprise type Molex. Mais la Google Map de la non-crise, qui sera régulièrement complétée et/ou corrigée avec l’aide des lecteurs de SoBiz, prouve que même dans l’œil du cyclone de la pire crise des cinquante dernières années, certains patrons essaient de raisonner un peu plus loin que leurs lunettes demi-lune. Mieux, que certains méritent autre chose que l’écartèlement par poneys corses que leur promet la vindicte populaire.


 

 

 


Qui trouve-t-on dans cet aréopage d’inconscients ? Pas mal de secteurs sont représentés : l’aéronautique (Airbus, Spirit, Daher-Socata, Geci international), l’agroalimentaire (Cémoi, Malongo, Mix Buffet, Créaline, Castel, Collet, Boncolac), l’industrie lourde (Ouvrie-PMC, Aubert & Duval, Saint-Gobain), la construction (Bénéteau), l’énergie (EDF Energies nouvelles), les meubles, le papier, le stockage. Point commun, à part l’agroalimentaire : ces secteurs sont souvent à cycles longs, les investissements d’aujourd’hui ne donnant leurs premiers résultats que dans plusieurs années.

 


L’autre leçon, c’est que mis à part quelques gros bonnets comme Airbus ou Saint-Gobain, l’essentiel des ouvertures d’usines vient des entreprises de taille moyenne, entre 10 et 150 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le constat n’est pas innocent : c’est de ces grosses PME exportatrices que l’Allemagne a toujours tiré sa croissance et son gigantesque excédent commercial (13,9 milliards d’euros sur le seul mois de juillet 2009). Le tissu industriel français manque terriblement de ces moteurs-là, qui ont une propension à investir en France bien supérieure aux cadors du CAC40, qui réalisent 80% de leurs ventes hors de France, et y investissent de moins en moins.


 


 

Le dernier enseignement de la carte n'est pas vraiment un scoop. C’est la résistance, une nouvelle fois éprouvée, des entreprises familiales : Daher, Aubert & Duval, Tryba, Cuisines Schmidt, PEG, et j’en passe. Les avantages sont connus : pas de pression d’actionnaires financiers, pas de dette de LBO à rembourser, un management souvent stable, une stratégie de long terme. L’entreprise à la papa, on a encore rien trouvé de mieux.

 


Par GameTheory - Publié dans : Sur le terrain
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Mercredi 9 septembre 2009





    Il faut l’imaginer tendu, crispé même. Mains sur le pupitre, l’œil noir et concentré, main tranchant l’air d’un geste saccadé, avec ce célèbre tic latéral du cou qui suggère la fureur intérieure que les mots peinent à masquer. Bruxelles, 20 mars dernier, Nicolas Sarkozy dans ses œuvres : « Visiblement, ce qu’on a dit, certains ont du mal à le comprendre. Il ne doit plus y avoir de bonus, de distribution d’actions gratuites ou de stock-options dans une entreprise qui reçoit une aide de l’État. Quand il y a des aides publiques, les bonus ne sont pas admissibles. Et je suis sûr que les responsables vont comprendre ce que je dis. »

 

Les banquiers ont compris. Et ils n’ont rien fait, ou presque. Un minable engagement à reporter une partie des bonus une ou plusieurs années plus tard. Un malus qui n’en est pas un, ressemblant plutôt à un bonus light ou reporté. Quelques déclarations lénifiantes à la sortie de l’Elysée, pour la forme, et on ferme le ban. Qu’importe, assure l’Elysée, la séance de rattrapage est déjà prévue, au G20 de Pittsburgh les 24 et 25 septembre prochains. On parle de « limitation des montants », expression qui figure dans le texte de travail après la forte pression de la France.

 

Cette limitation est-elle la solution ?  Je dis niet. Je dis faux. Je dis erreur, billevesée, faribole. Non que ces rémunérations ne soient pas éthiquement scandaleuses et économiquement inefficaces : la courbe ci-dessous des excès des rémunérations des financiers, issue d’un remarquable travail des économistes Thomas Philippon et Ariell Resheff, montre qu’elles sont l’indicateur parfait des crises financières à venir. Mieux, qu’elles les annoncent.

 


Mais le véritable ennemi dans l’histoire, ce ne sont pas les bonus des traders. Ce sont les produits financiers, les pratiques de trading, les fonctionnements des marchés financiers qui génèrent ces niveaux de rémunération. S’attaquer aux bonus, c’est médiatique, c’est symbolique, c’est populaire. Mais ça ne règle pas le problème de fond : le nettoyage complet de la finance internationale. Sa « kärchérisation », dirait le « petit mètre à penser » de Doc Gyneco.

 

Et là, tout reste à faire. Dans le fouillis des propositions pré-G20, SoBiz a rassemblé cinq idées, largement inspirées des travaux d’économistes comme Frédéric Lordon (CNRS), Thomas Philippon (Université de New York), qui permettent au moins d’ouvrir le débat. On ne peut se permettre d’attendre que le système financier ait totalement retrouvé son équilibre, il faut frapper maintenant.

 

 

 

Idée n°1 : augmenter les contreparties en fonds propres des banques

 

 

C’est l’un des paradoxes de notre époque : pour louer un deux pièces, il faut un salaire équivalent à trois (voire quatre) fois le loyer, une caution parentale, deux mois de dépôt de garantie, trois kilos de bulletins de salaires, une analyse d’urine et une expertise de poils de roustons ; pour prendre une position de 375 000 dollars sur le marché des futures de l’indice S&P500 (un des fameux marchés dérivés), il suffit de 1000 dollars, selon l’économiste du CNRS Frédéric Lordon. C’est cet effet de levier qui a fait que la banque Bear Stearns, avec 8 milliards de dollars de capitaux propres, s’est retrouvée engagée à hauteur de 13 400 milliards de dollars sur les marchés. Si l’on ajoute cet effet de levier à celui de l’endettement – sur les 1000, je peux n’avoir que 100 et emprunter 900 -, on peut faire basculer le système financier sans avoir de véritable contrepartie dans les caisses.

 

 

 

L’idée, ce serait donc d’élever drastiquement le seuil de fonds propres nécessaire pour les opérations. De 1 ou 2% aujourd’hui, les monter à 30, 50, 80%, voire une couverture intégrale pour les produits dérivés qu’on jugera les plus nocifs : si je joue 100, je dois avoir 100 en fonds propres. Lordon appelle ça la « déleviérisation ». Ca revient à priver les traders de leurs joujoux les plus complexes, et donc des rémunérations faramineuses qui vont avec.

 

 

Idée n°2 : instaurer un vrai malus pour les traders


 

Donner un euro aujourd’hui, plus un euro demain, au lieu de donner deux euros aujourd’hui, ce n’est ni de la régulation, ni un malus. C’est une imposture. C’est pourtant le ridicule sacrifice obtenu par Sarko auprès des banquiers français il y a quelques semaines. Comment aller plus loin ? En instituant un véritable malus : les équipes de traders qui font perdre durablement de l’argent à leur banque devraient restituer leurs gains antérieurs. Le système néo-libéral a pour principe de rémunérer le risque et la compétence : il n’y a rien d’illogique à sanctionner financièrement des équipes dont la compétence a été mise à défaut par une prise de risque excessive.

 

 

 

Jusqu’à présent, le seul risque pour un trader qui envoie sa banque dans le mur, c’est d’avoir un bonus nul. Si on introduit celui de perdre ce qu’on a gagné, on arrive à un résultat miraculeux, qui tempère les comportements et lisse les crises : l’autorégulation du trader lui-même. L’autocensure sur les prises de risques les plus folles. Le sentiment qu’on peut tout perdre.

 

 


Idée n°3 : taxer les produits les plus nocifs

 


On pourrait appeler cela une taxe Tobin light. Pourtant, son instigateur n’a rien du conseiller scientifique d’Attac ou du post soixante-huitard à aisselles musquées. Thomas Philippon est un économiste français, qui enseigne à la Stern School of business (Université de New York) et n’a jamais versé dans le marxisme-léninisme béat. Que propose-t-il ? De «calculer la part des activités du secteur qui sont le plus risquées pour le système financier, de les considérer comme une pollution et de les taxer. On réduit ainsi leur rentabilité et, de ce fait, les rémunérations qui en découlent », détaillait-il dans le Monde le 22 août dernier.

 


 

Pour lutter contre ladite « pollution », il faudrait d’abord la définir. Exercice salutaire auquel Adair Turner, le patron de l’autorité britannique des marchés financiers, pensait certainement quand il définissait une partie des activités de la City comme « socialement inutiles ». Les opérations candidates à ce label rouge ne manquent pas : produits dérivés de dérivés, activités de flash-trading, cette spéculation à la milliseconde effectuée par des ordinateurs surpuissants aux Etats-Unis, ou encore les divers produits aussi exotiques qu’inexplicables comme l’ « option à barrière » ou la « swaption des Bermudes ».

 

 

Idée n°4 : payer les traders et dirigeants en actifs toxiques

 


C’est la technique du Crédit Suisse, d’un cynisme terrible et d’une efficacité redoutable. Le principe est simple : on prend les actifs pourris dans le bilan de la banque, que ses traders et dirigeants ont fait gonfler au mépris de toute règle prudentielle ; on les rassemble dans un fonds spécifique, sorti du bilan. Et on paie les bonus en offrant des parts de ce fonds aux dirigeants et traders. Crédit Suisse l’a fait avec cinq milliards de dollars d'actifs illiquides, notamment des titres adossés à des hypothèques, qu’il a placé dans un fonds baptisé Partner Asset Facility. Les 2000 principaux cadres de la banque ont reçu une part de leur bonus en parts de ce fonds douteux.

 

 

Idée réjouissante s’il en est, qui permet de (version soft, option Crédit Suisse) « responsabiliser les cadres sur leurs prises de risques des années passées », ou de (version hard, option commentaire d’internaute de Marianne2) « mettre-ces-banquiers-le-nez-dans-leur-merde ». Si les Suisses le font, on voit mal les obstacles techniques ou juridiques à une extension de cette pratique dans le monde.

 

 

Idée n°5 : interdire la titrisation


 

Quand on évoque le sujet, le banquier aime à hululer. A hurler que les marchés financiers ne peuvent pas fonctionner sans titrisation, que leur interdiction briserait l’octroi de crédits par les banques, thèse reprise plusieurs fois par la ministre des finances Christine Lagarde. Rétablissons donc un fait : la titrisation des créances est une création récente, datant du milieu des années 70 et largement développée dans les années 90. En France, elle a été introduite par la loi du 23 décembre 1988, sur l’instigation de Pierre Bérégovoy. On a donc vécu, et très bien, des décennies sans créances titrisées.

 


 

La titrisation, c’est en quelque sorte l’opération de défausse des banques sur leurs créances : elles en transfèrent le risque à d’autres acteurs économiques, en transformant les créances de leurs clients en produits financiers vendus sur les marchés. Les banques peuvent donc émettre du crédit sans avoir les contreparties correspondantes : elles transforment la majorité des créances en produits financiers complexes, qui infectent les portefeuilles des acteurs de la finance sans –souvent- qu’ils ne soient au courant. Et les banques peuvent se permettre d’être moins sélectifs sur les dossiers des emprunteurs, en prenant des ménages moins solvables, puisqu’elles n’assument plus le risque de crédit. D’où crédits à des ménages non solvables, d’où non-remboursement, d’où la crise des subprimes.

 

Solution directe et sans concession : on interdit la titrisation, comme le suggèrent les économistes Frédéric Lordon et Daniel Cohen. Pourquoi ? Parce que la banque se rémunère, à travers le taux d’intérêt, pour le service qu’elle rend et pour le risque qu’elle prend sur elle. En transférant le risque à d’autre, elle supprime une de ses raisons d’être et ne fait pas son boulot. Grand prince, Frédéric Lordon propose, en solution plus facile à mettre en œuvre, de permettre aux banques de titriser 5% de leurs encours. Ce qui n’empêcherait pas les gros bonnets de la banque de hululer de plus belle.

 

 


Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Mercredi 26 août 2009


 

 

       Pour un peu, on en aurait les fesses qui font bravo, tiens. L’internationale des traders à futal Paul Smith qui menace, la main sur le cœur, de quitter la France pour des cieux financièrement plus cléments si on leur rabote leurs jolis bonus à six zéros ; des patrons de banques qui les défendent, trémolos dans la voix et larmichette au coin de l’oeil ;  le tout soutenu par la plume revancharde de dispensables ronds de cuir de Valeurs Actuelles et d’éditorialistes à bretelles. Fichtre : l’attelage de quoi faire frissonner. Voire donner des sueurs froides aux gérontes de la Commission bancaire, censée contrôler l’application du « code de bonne pratique » des banques, adopté en février dernier, qui prévoyait notamment un encadrement des bonus.

 

       Ainsi donc, il y aurait un mercato des traders, à l’image de celui du foot. Ainsi donc les banques anglo-saxonnes seraient à l’affût, avides de débaucher des meilleurs éléments des salles de marché de BNP Paribas ou Société Générale. Ainsi donc, les brillants esprits des « front offices » seraient prêts à quitter la France du jour au lendemain si l’Etat limite leurs bonus, ou, comme le gouvernement l’envisage, les étale sur plusieurs années et en limite les versements en cash. A défaut d’une fuite des cerveaux, on aurait donc une évasion de pompes Weston, une hémorragie de Rolex, un exode de complets Hugo Boss. Flippant, tout ça, flippant.

 

 

 


 

       Rappelons donc quelques vérités. Les banques de financement et d’investissement (BFI) des établissements français ont généré près de 6 milliards d’euros de perte en 2008. Elles ont annoncé des coupes dans leurs effectifs d’environ 3500 postes, en majorité sur les métiers de marchés : plus de 700 chez Calyon (250 en France, 250 à l’étranger et 235 dans le courtage), 1000 pour la BFI de BNP Paribas, 1250 chez Natixis dont 850 sur la BFI. Au niveau mondial, on estime à plus de 500 000 le nombre de licenciements dans le secteur financier.

 

       Les banques qui se battent pour embaucher du trader, c’est donc une mystification. Il n’y avait qu’à voir, il y a quelques mois, les golden boys français virés de la City qui débarquaient en Eurostar gare du Nord, s’inscrivaient à une agence d’intérim pour bosser une heure, et profitaient d’une faille du système d’assurance chômage français pour toucher leurs –énormes- allocs en France, faute de poste à leur mesure – et à leur salaire. En avril dernier, l’université Paris-Dauphine, annonçait même la fermeture jusqu’à nouvel ordre du fameux Master 203, intitulé "marchés financiers, marchés des matières premières et gestion des risques". Cause invoquée : « fortes restrictions de recrutement dans le secteur ».

 

 


 

       Conclusion de cette pénible logorrhée : il n’y a pas plus de mercato des traders que de connexion neuronale dans le cerveau de Frédéric Lefebvre. Pas de mercato, car pas de transferts, à part pour des profils très spécifiques, quelques dizaines en France tout au plus. Des gros bonnets français de la City, beaucoup ont changé de métier, se sont exilés, voire carrément arrêté les frais. Le chiffon rouge agité par les patrons de banques est avant tout un moyen de justifier à posteriori le milliard d’euros de provision passé par BNP Paribas en pleine torpeur estivale pour les bonus de ses traders. Ou les 11,3 milliards mis de côté par la banque d’affaires américaine Goldman Sachs pour ses opérateurs de marché, soit 700 000 dollars par salarié, le double de 2008.


 

       On peut même aller plus loin. Quand bien même ces fameux traders français prendraient la poudre d’escampette (pas leur préférée, mais bon, admettons), quels seraient les dégâts sur l’économie française ? Quinze points de PIB ? Des trains qui ne roulent plus ? Un pays en banqueroute ? Restons sérieux. L’affaire Kerviel a prouvé que même avec 5 milliards de pertes sur sa BFI, la Sogé pouvait afficher des résultats positifs grâce à son activité de banque de détail. Même aux Etats-Unis, les 32 milliards de dollars de bonus en 2008 dans les 9 banques pourtant aidées par l’Etat sont largement compensés par les 38,5 milliards glanés par ces mêmes banques sur les diverses commissions facturées au grand public (agios, frais de retrait, de retard etc). Sachant que 90% de ces commissions ont été payées par 10% de leurs clients les moins favorisés. La banque de détail, ou la bonne vieille assurance tout risque quand la finance explose.

 

 


 

       Le seul vrai manque à gagner d’un départ des traders serait peut-être un impôt sur les sociétés plus faible payé par les banques à l’Etat, si les activités de BFI apportent du chiffre d’affaires supplémentaire. Ce qui, on l’a vu en 2008, n’est pas toujours le cas. Sinon ? Ah oui, il y a la fameuse « perte-d’influence-de-la-place-de-Paris ». Avec, en filigrane, le vieux rêve de faire de la capitale française le pendant continental de la City. Mais quelle influence, au juste ? Celle qui a fait qu’Euronext, la bourse de Paris, s’est fait absorber par le New York Stock Exchange sous prétexte d’une « fusion entre égaux » ? Celle qui conduit le même NYSE à rapatrier discrètement tout l’outil informatique à Londres ? La vraie chance de Paris est passée : c’était la fusion avec la bourse de Francfort, projet européen écarté pour se jeter dans les bras de New York avec le succès que l’on sait.


 

       De quoi la France a-t-elle besoin ? De groupes industriels forts, de PME plus grosses et plus exportatrices, de sociétés leaders technologiques, de banques de détail qui les soutiennent avec des crédits. De traders ? Oui, mais qui échangent des actifs réels, en contact avec les besoins de financement de l’économie. Pas de nerds spéculant sur des produits dérivés dont ils ne sauraient dire à quoi ils correspondent, et dont l’essentiel de l’activité n’a aucun lien avec l’économie réelle. Si ceux-là ne sont pas contents, les Eurostars sont loin d'être pleins.

 

 


 


Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Jeudi 9 juillet 2009




           Gémissez, cheikhs à turbans. Pleurez, ronds de cuir chinois, sanglotez, gros bras de la finance asiatique. Il est là, il est musclé, et il est pas content : le fonds souverain à la française -FSI pour Fonds stratégique d’investissement- est enfin dans la place. Après avoir investi quelques millions deci delà pendant des mois, le machin est pleinement opérationnel depuis quelques jours, avec sa vingtaine de milliards de dotation enfin dans les caisses : 14 milliards d’euros de participations, apportées à parité par l’Etat et la Caisse des dépôts, et 6 milliards de « cash », obtenus par endettement.

 


          L’idée de départ est simple : face à la puissance financière des fonds souverains du Golfe ou d’Asie, destinés à faire fructifier l’argent du pétrole ou les indécents excédents commerciaux chinois, la France ne pouvait pas rester les bras ballants à offrir ses bastions stratégiques au premier chéquier venu. Sarko décide donc fin 2008 de lancer un fonds français chargé d’investir dans les secteurs stratégiques et les PME prometteuses confrontées à un manque de cash du fait de la crise.


 


          Séduisant sur le papier. Dans les faits, la création du FSI a un autre objectif, plus prosaïque : la reprise en main, par l’exécutif, de la Caisse des dépôts, institution créée sous la Restauration, placée depuis cette époque « sous la protection du Parlement », et dont le DG, Augustin de Romanet, a le défaut rédhibitoire de ne pas être un sarkozyste béat.

 

Problème : il faut faire dans la discrétion. Le FSI sera donc détenu à 51 % par la CDC et seulement 49% par l’Etat, ce qui en fait théoriquement une filiale de la Caisse. Mais Sarko récupère la haute main en deux temps. D’abord, en plaçant Romanet sous l’étroite surveillance d’un comité d’investissement et d’un « comité d’orientation stratégique » dont les présidents (la Pinault girl Patricia Barbizet et le président de Sanofi Aventis Jean-François Dehecq) sont nommés par volonté sarkozienne avant même la création officielle du fonds. Ensuite, en transférant au FSI, dans le cadre de sa dotation initiale, les plus grosses participations de la CDC : le groupe de BTP Eiffage, l’opérateur satellites Eutelsat, le promoteur immobilier Nexity, le groupe hôtelier Accor, ou encore Danone.

 


 

Romanet a beau clamer sur tous les tons qu’il est seul maître à bord, personne n’est dupe. L’Etat a limité sa part de dotation au FSI au strict minimum : un bout de sa participation dans France Télécom (13%), 8% de ses 60% d’Aéroports de Paris, et ses 33% des ex-chantiers de l’Atlantique, aujourd’hui STX France Cruise. Point final. Curieusement, le fonds « stratégique » n’a hérité d’aucune des participations véritablement stratégiques de l’Etat : pas d’EADS, pas d’EDF ni de GDF Suez, pas de Thales, pas de Safran et encore moins d’Areva et de Renault. Pas question de se priver de ces instruments de politique industrielle, ni de leurs précieux dividendes.


 

Faut-il pour autant condamner l’outil FSI  ? Certainement pas. Le fonds a fait le job sur plusieurs dossiers, et assez rapidement : le sous-traitant aéronautique Daher, le groupe d’aéronautique et d’automobile Mécachrome (1600 salariés en France), le spécialiste de la carte à puce Gemalto, le fondeur Farinia, le spécialiste des câbles sans soudure Nexans, le carrossier Heuliez. Le FSI est dirigé par un ancien patron de Citroën, Gilles Michel, aussi charismatique que Francis Mer en salopette, mais bon connaisseur de l'industrie française.

 

 

 

 


En revanche, certains investissements posent question. Prendre 2,5% de l’équipementier automobile Valeo, qui licencie à tour de bras et dont l’ancien boss Thierry Morin truffait la salle de réunion du conseil d’administration de micros pour écouter ce qui s’y disait en son absence, voilà qui fait un peu désordre. D’autres dossiers évidents semblent enterrés, alors que le temps presse : le fleuron grenoblois du semi-conducteur Soitec, ou l’équipementier aéronautique toulousain Latécoère, qui fait l’objet d’un intérêt certain de fonds du Golfe, comme Mubadala. FSI contre le reste du monde, la guerre ne fait que commencer.

 

 

 



Par GameTheory - Publié dans : Attentats
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Lundi 6 juillet 2009




         Ainsi donc, RLD est mort. Il a cassé sa pipe, dévissé son billard, avalé sa chique, passé l’arme par la racine en suçant les pissenlits par la gauche. C’est moche, ça, très moche. Mais c’était prévisible : la rumeur d’un décès prochain enflait depuis quelques jours dans les rédactions parisiennes, qui avaient mis la nécrologie au micro-ondes, histoire de la servir chaude dès la nouvelle annoncée. Robert Louis-Dreyfus a eu la riche idée d’attendre le week-end, offrant à l’inénarrable JDD l’occasion d’un bide en une : « Le patron de l’OM est mort ». On reviendra un jour sur la différence entre « patron » et « actionnaire majoritaire », si ça peut rendre service au groupe Lagardère. Mais là n’est pas la question.

 

La confusion ne doit rien au hasard : RLD était une énigme. De celles sur lesquelles on se casse tellement les dents qu’on se contente d’en répéter le même résumé poussif : a) actionnaire-malheureux-de-l’OM-où-il-a investi-210-millions-d’euros-sans-gagner-un-titre, b) joueur de poker, c) ancien boss d’Adidas. Je vous épargne le d) actionnaire de Direct Energie, le concurrent nain d’EDF, et le e) passionné de cigares, on est lundi matin et je ne veux pas trop être agressif.

 

 

 

 

Le résumé est contestable, au mieux. Malhonnête, au pire. Quitte à faire dans le lapidaire, autant y aller franco : RLD, s’il était de nationalité suisse, était un des plus grands patrons français. L’OM n’était pour lui un gadget, un passe-temps qu’on se jure d’abandonner et qu’on n’abandonne jamais, un jouet cabossé qu’on aime et qu’on déteste à la fois, sans vraiment avoir le cœur de s’en séparer. 210 millions d’euros, c’était de l’argent de poche, le prix d’une passion déraisonnable qui ne lui a apporté que des emmerdes, mais qui n’a jamais constitué le socle de son empire, l'OM étant détenu par une société lui appartenant personnellement, Eric Soccer.

 

Le vrai job de RLD, c’était son groupe familial, le groupe de négoce Louis-Dreyfus. Un géant estimé à 30 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus gros qu’Apple, Areva, Alstom ou Nike. Un mastodonte bien loin des relances en carton de Ronald Zubar ou des gri-gri de Ben Arfa, présent dans la production de céréales, d’huiles, de jus d’orange (15% du marché mondial), dans le concassage de soja, la transformation du coton, le commerce de riz, de blé, de maïs, de café, de sucre ou de sorgho, le transport maritime et routier. Louis-Dreyfus est aussi un des leaders du gaz liquéfié aux Etats-Unis, un important propriétaire de bureaux en Europe et en Amérique du Nord, un gestionnaire de ports en Argentine et de forêts en France.

 

 

 

De tout cela, on ne parle pas, ou peu. Parce que ces métiers de négoce, hérités de l’arrière-grand-père Léopold en 1851, ne sont pas des plus sexy pour le grand public. Et qu’ils sont encore moins raccords avec l’image du RLD flamboyant qui rachetait Adidas à Tapie pour une bouchée de pain, créait avec son bras droit Jacques Veyrat le principal concurrent de France Télécom (LDCOM, devenu Neuf, puis Neuf Cegetel), ou s’offrait il y a quelques années la marque le Coq Sportif pour tenter un revival à la Puma.

 

C’était toute la complexité du bonhomme. Self made man flamboyant grandi loin du groupe familial pendant trente ans, de sa première fortune gagnée au poker à la revente des parts de Neuf Cegetel, en passant par les aventures Saatchi & Saatchi, Adidas et LDCOM. Et enfant prodigue revenu dans le giron du groupe Louis-Dreyfus, quand il avait repris le contrôle du groupe et bloqué son capital pour 99 ans, pour tuer dans l’œuf toute velléité de vente des parts de la famille.

 

            Une énigme, donc. Qui, comme toutes les énigmes, méritait mieux que la mauvaise caricature d'un fan de barreaux de chaises à écharpe OM.




Par GameTheory - Publié dans : Grands fauves
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Mercredi 1 juillet 2009





           C’est ce qu’on appelle se prendre un vent. Une veste. Un de ces rebonds de cour d’école qui endolorissent les chicots et plombent le moral du prépubère acnéique. Le prétendant en question avait pourtant un certain style : Xstrata, cador anglo-suisse du secteur minier, présent à la fois dans la production de cuivre, de nickel, de charbon, de zinc et de vanadium. Un groupe en pleine croissance, qui avait réussi à gober son concurrent canadien Falconbridge en 2006, et à prendre pied en Nouvelle-Calédonie, sur les terres du français Eramet, avec un énorme projet d’extraction de nickel baptisé Koniambo.


 

Seulement voilà, la proie, Anglo American, se trouvait trop belle pour son boutonneux soupirant. Le cuivre ? Pourri. Le charbon ? Pas mieux. Le zinc ? Tout juste bon à absorber la Jupiler dans les PMU de Gyf-sur-Yvette. Depuis qu’il s’est séparé de ses activités dans l’or (Anglo Gold), Anglo American ne jure que par le platine, le fer et le diamant (de Beers). Alors, son offre de « fusion entre égaux » et ses « 1 milliard de dollars de synergies » Xstrata pouvait se les carrer dans le lieu sombre et mal famé de son choix. Refermez le dossier.

 

Fin de l’histoire ? A première vue seulement. Des râteaux de ce genre, le secteur minier en a déjà connus, dont certains étaient de la poudre aux yeux. Fin 2008, l’anglo-australien Rio Tinto avait réussi à échapper in extremis à l’offre de son concurrent BHP Billiton. L’attaque, sabre au clair et valises de yuan en main, du chinois Chinalco quelques mois plus tard l’a finalement ramené à de meilleurs sentiments vis-à-vis de BHP. Les deux tourtereaux viennent de faire alliance sur le minerai de fer, un business à 100 milliards de dollars.

 

 

 

 


 Pourquoi ces grandes manœuvres ? Parce que la mine est un métier de chien, où seule la taille garantit la viabilité des sociétés. Des coûts d’exploitation énormes et peu flexibles, sauf à fermer des mines ; une rentabilité fortement dépendante du prix du transport, donc du cours du pétrole ; une dépendance aux infrastructures locales, certaines mines sud-africaines ne pouvant être exploitées faute de routes ou de voies ferrées ; et des cours des matières premières qui jouent au yo-yo, de même que les cours de bourse : le cours d’Eramet est passé de 600 euros à 150 en quelques mois.

 

Même sur le secteur de l’or, un des plus prestigieux, pas facile de rentrer dans ses frais : la teneur en or des gisements diminue de manière mécanique, les coûts de production ont augmenté de 20% en douze mois, et la prospection coûte effroyablement cher. Alors, on règle ses comptes à grands coups d’OPA - Anglo Gold sur Ashanti, Placer Dome par le canadien Barrick- ou en se rachetant des mines quand on n’a pas les moyens de les exploiter. A moins qu’on ne nationalise carrément tous les gisements nationaux, façon Chavez, comme l’Ouzbek Navoi MMC.

 

 


 

Tous les moyens sont bons pour sortir vainqueur de cette course à la taille critique. Même dégrader un peu ses exigences sur la cible, un peu comme la pêche au gros de quatre heures du matin au Macumba, sueur au front et guiboles flageolantes, quand les créatures de rêve sont partis dans la Golf des jackys à gourmette. Les Chinois sont les rois du genre : après son vent avec Rio Tinto, Chinalco se serait rabattu sur Anglo American, plus petit et moins cher, tout en gardant un œil sur Rio Tinto, dont il possède quand même 9,3%.

 

L’intérêt des Chinois est bien compréhensible : bien qu’ils soient les premiers producteurs mondiaux de minerai de fer, cette production est insuffisante pour les gigantesques besoins de leur industrie sidérurgique. Et ils enragent de se faire régulièrement enfler par l’oligopole du fer, BHP, Rio Tinto et le brésilien Vale, lors des négociations pluri-annuelles. La Chine a eu beau regrouper ses aciéristes pour mieux négocier les prix, ça ne suffit pas : l’oligopsone (peu de clients) ne sera jamais aussi fort que l’oligopole d’en face (peu de vendeurs). Une seule solution, donc : sortir le carnet de chèques, et partir à l’abordage des producteurs. Quitte à se prendre quelques rebonds.

 

 


Par GameTheory - Publié dans : Grands fauves
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Mardi 16 juin 2009


          « La réponse est oui. Mais quelle était la question ?», disait Woody Allen. OK, on la répète : à quoi peut bien servir une moustache en 2009 ? Pas à grand-chose, à première vue. A cultiver un look vintage. A mettre de côté un peu du dessert de midi. Voire à accentuer sa virilité de quelques poils bien sentis. Côté business, c’est plus difficile à dire. Sobiz est donc allé fureter dans la pilosité des patrons à moustache, histoire de voir si elle les isole de la déprime ambiante.

 

          Cas 1 : les touffues

 

          Ici, on verse dans l’opulence. On assume, on exhibe, on joue sur l’effet volume. La moustache est un acte politique, une fierté qu’on se transmet de père en fils. Le constat est sans appel : quand il s’agit de débusquer ce type de bacchante fournie et de poil dru, pas de miracle : les chevaliers teutoniques restent indépassables.

 

 


 

 

        La Germanie peut s’enorgueillir de sa flopée de champions, dont la légende Dieter Zetsche, patron du constructeur automobile Daimler (marque Mercedes). « Le phoque », pour les intimes, quelques kilos en moins et les lunettes en plus. Pas un rigolo, le Dieter : nommé à la tête de la marque américaine Chrysler en 2000, que Daimler venait de racheter, il avait allègrement sabré dans les usines et les effectifs, fermant 6 sites et supprimant 26 000 emplois. Propulsé à la tête de Daimler en 2006, il a musclé les ventes et la rentabilité de Merco, avant de se prendre, comme tout le monde, la crise en pleine face. Reste un Daimler solide, et un patron peu ou pas contesté. Juste un peu rasoir.




          L’autre fier représentant de la moustache rhénane est un autre gros bonnet de l’auto made in Deutschland, Wendelin Wiedeking, patron de Porsche. Un sacré vicelard, celui-là : en s’appuyant sur le noyau dur familial de l’actionnariat du constructeur de luxe, il avait réussi à partir à l’assaut du deuxième groupe automobile mondial, Volkswagen, au chiffre d’affaires seize fois supérieur (114 milliards d’euros contre 7 milliards). Problème : Porsche, durement touché par la crise financière, a toutes les peines du monde à financer sa montée à 51% du capital de VW. Au point qu’il a même dû emprunter à sa proie 700 millions d’euros… pour l’aider à la racheter. Conclusion : le rachat risque de se muter en simple fusion. Pire, Volkswagen, dirigé par le glabre Martin Winterkorn, pourrait même finalement racheter son moustachu assaillant. A moins que Porsche réussisse sa danse du ventre envers les fonds du Moyen Orient.

 

 

          Cas 2 : les artistiques

 

 

 

 

           Le constat est aussi triste qu’habituel : le CAC40 goûte peu le poil. Il exècre la touffe, abhorre le favori, méprise la glorieuse. Tout juste tolère-t-il la barbe de trois jours sur le menton du vétéran Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric. Pour le reste, c’est le royaume du blaireau, de la fine lame et de la glabre habitude. Des vaillants conquistadores à pilosité supra-buccale, il ne reste qu’un survivant : le boss de Total, Christophe de Margerie. Mais quelle moustache, mes aïeux : une touffe de colonel de l’armée des Indes, un truc post-colonial tout droit sorti du 19ème siècle, qui frisotte à chaque saillie, frétille à chaque bon mot. Avec un résultat net de 14 milliards d’euros en 2008, on ne peut pas dire que le bougre gère mal sa barque. Tout juste reconnaît-il une « vrai problème d’image » pour son groupe. Lequel ne doit rien à sa moustache.

 

 


 

          L’autre résistant de la place parisienne, c’est le patron de Dassault Aviation, Charles Edelstenne. Le fringant septuagénaire arbore la moustache de rigueur dans un secteur qui l’a toujours vénérée, de Toulouse à Mérignac, de Tarbes à Saint-Nazaire. Le poil se fait ici plus discret, moins opulent, avec l’indéniable avantage d’éviter aux interlocuteurs d’identifier le menu du repas de midi de son propriétaire. Mais là, moustache ou pas, les temps sont durs : Dassault ne vend plus un jet d’affaires Falcon, le Rafale attend toujours ses premières commandes export. Heureusement que l’ami Serge a pu se défouler en éjectant le glabrissime patron de Thales Denis Ranque, à peine entré au capital du groupe de défense.

 

 


 

          Le dernier gazier de cette catégorie n’a pas grand-chose en commun avec Charlie. Dov Charney est même un peu son opposé : un physique de star du porno, option moquette pectorale, un goût immodéré pour les jeunes stagiaires dont il a longtemps fait les entretiens de recrutement en slip panthère, des Cadillac roses décapotables dans lesquels il aère ses aisselles en sifflotant. Oui, le patron de la marque de vêtements archi-bobo American Apparel est un gueudin. Du genre à ouvrir des usines à Los Angeles quand tout le monde file au Mexique ou en Chine, et à payer ses ouvrières bien au dessus du salaire minimum. La moustache, parfois rejointe d’un collier de barbe à mi-joue du plus bel effet, n’est qu’un autre symbole de sa différence, qui ne lui réussit pas si mal, même s’il vient de signer un chèque de cinq millions de dollars à Woody Allen, pour avoir utilisé des images de ses films en publicité sans autorisation.

 

 

          Cas 3 : les traîtres à la cause

 

 

 

 

               Ceux-là, on ne les félicite pas. Rattrapés par la mode, convaincus par Môman ou par la vulgate anti-poil, ils ont déserté, lâché le crew, sabré l’auguste poil à grands coups de cinq-lames. Des noms ? Allons-y.  Alexeï Miller, le patron de Gazprom. Herbert Hainer, PDG d’Adidas. Hartmut Ostrowski, boss du géant allemand de la communication Bertelsmann. Ces héritiers de deux grands pays à bacchantes ont préféré sacrifier leur différence sur l’autel du libéralisme globalisant, du patron transational. Pas glorieux, ça, pas glorieux. Il ne faut donc pas s’étonner que ces trois groupes souffrent : Miller croule sous une dette maousse et se retrouve instrument du Kremlin ; Hainer n’a toujours pas réussi à redresser Reebok, racheté en 2005, et voit ses ventes durement touchées par la crise ; et Ostrowski peine à maintenir la rentabilité de son groupe, notamment la branche presse. Alors, les gars, on regrette pas le coup de rasoir ?

 

 

 

 

 

 

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